Vive l’Etat social et solidaire!

Pandémie du coronavirus

By Aditya Narayan

A ce jour, la pandémie du coronavirus dans le monde a fait suffisamment de dégâts, notamment en nombre de personnes infectées ou décédées et la suspension de certaines activités économiques avec des pertes d’emplois inéluctables. L’on s’interroge sur la viabilité et la résilience des systèmes en place face aux chocs imprévisibles et sur la capacité des pays affectés de rebondir du présent marasme.

Ce que l’avenir immédiat nous réserve est incertain mais, d’ores et déjà, on peut tirer certains enseignements de cette crise que personne n’a vu venir.

Il y a des points de rupture par rapport au statu quo ante (la situation avant la crise) qui sautent aux yeux : ils auront une influence certaine sur la réflexion et la politique économiques dans les années à venir. Est-ce que ces points de rupture seront suffisants pour donner lieu à une refondation de la politique et de l’économie ? La question est pertinente.

Dans une remarquable allocution télévisée il y a quelque jours, le président français Macron a dit vouloir préserver l’Etat-Providence, “un bien précieux”, et placer certains services essentiels “en dehors du marché”. Photo – pbs.twimg.com


Déstigmatiser l’Etat

Avant l’avènement de la crise, la théorie néolibérale selon laquelle “le gouvernement est le problème et non pas la solution au problème” gagnait du terrain presque partout dans le monde occidental, et ce, au gré des populismes de droite qui se sont emparé du pouvoir pour préconiser le désengagement de l’Etat dans les services publics, en particulier les secteurs de la santé et de l’éducation à travers la privatisation.

L’île Maurice n’a pas été épargnée par cette idéologie « libertarienne », comme en témoigne la floraison de cliniques et d’écoles privées sur le sol national selon la rationalité d’un système à deux paliers (two-tier system), l’un pour les nantis et l’autre pour les gens moins lotis.

Pendant longtemps, les économistes néolibéraux, professant une foi absolue dans la logique du marché, ont stigmatisé le rôle de l’Etat comme pourvoyeur de services publics en arguant que le gouvernement percevait trop de taxes pour financer les dépenses publiques. Ils voulaient moins d’Etat, donc moins de taxes.

Or, la crise sanitaire a fait découvrir aux citoyens de certains pays l’étendue du manque de masques de protection, de respirateurs et de lits dans leurs hôpitaux. L’impréparation du système de santé face à l’épidémie résulte du désinvestissement de l’Etat pendant des années dans les services essentiels. Aux Etats-Unis, par exemple, on a constaté la tiers-mondisation de la santé dans un pays qui se vante pourtant d’être le plus riche sur la planète avec des compétences médicales exceptionnelles.

Maintenant l’Etat central a retrouvé son rôle de leader dans beaucoup de pays pour réagir face à la crise, tant sur le plan sanitaire que sur le plan économique. Même aux Etats-Unis, le Congrès a voté en faveur d’une aide substantielle aux hôpitaux malgré le désir de son président de marchander la reprise économique contre la santé publique (l’une se faisant aux dépens de l’autre) dans le processus d’élaboration du plan de sauvetage économique.

Il y a une prise de conscience de la part du public américain de la nécessité d’un système de santé publique financé par le gouvernement. C’est une ironie du sort que l’admission du Premier ministre anglais à l’hôpital, cette semaine, a mis en évidence l’importance du National Health Service (NHS), que l’on disait menacé de coupures dans la foulée du Brexit.

Non au ruissellement économique

Dans une remarquable allocution télévisée il y a quelque jours, le président français Macron a promis de combattre l’épidémie et de relancer l’économie mise en hibernation “quoi qu’il en coûte”, signifiant que l’Etat français dépenserait autant que nécessaire pour trouver une sortie de la crise. Il a dit vouloir préserver l’Etat-Providence, “un bien précieux”, et placer certains services essentiels “en dehors du marché”. C’est dire que la logique du marché, en vertu de laquelle tout s’achète et tout se vend, ne saurait s’appliquer à la santé publique.

On aurait cru entendre un socialiste. Macron est pourtant le politicien qui se réclamait du dépassement de l’antinomie gauche-droite dans la recherche d’une troisième voie.

Sur le plan économique, l’Etat social et solidaire s’est déployé dans bien des pays pour indemniser les employés privés d’emploi soudainement ainsi que les travailleurs indépendants. Cela marque une différence radicale par rapport à la crise financière de 2008 où tous les pays affectés, y compris Maurice, avaient proposé des plans de sauvetage destinés aux entreprises uniquement.

A l’époque, l’approche consistait à aider les employeurs selon la logique de l’économie de ruissellement (trickle-down economics) qui veut que l’argent public donné aux entreprises permette de maintenir les activités et de produire des richesses qui ruissellent du haut vers le bas. Le ruissellement n’avait fait qu’accentuer les inégalités économiques avec des salaires et des bonis de performance faramineux payés aux cadres des entreprises sauvées par l’Etat.

Le keynésianisme de retour

Cette fois-ci, l’Etat privilégie l’aide aux employés par la subvention des salaires et l’allocation versée aux travailleurs du secteur informel. Il y aura sans doute un plan de sauvetage d’entreprises avec des crédits remboursables, mais ce ne sera pas la démarche exclusive de l’Etat. Ce qui est novateur dans la nouvelle approche, c’est qu’elle accrédite l’idée d’un revenu de base garanti pour chaque famille, qu’il soit sous la forme de l’impôt négatif en supplément au salaire d’un employé sous-payé, du salaire minimum vital ou d’une allocation directe à celui ayant un emploi précaire. Le financement du revenu de base garanti serait un sujet de débat idéologique féroce entre les progressistes, partisans des taux d’imposition marginale plus élevés sur les riches, et les conservateurs, adeptes de l’impôt uniforme minimal.

Alors que le monde semblait englué dans une vague de néolibéralisme implacable, la crise permet de renouer avec l’approche économique fondée sur le keynésianisme, la philosophie qui veut que l’Etat fasse les investissements publics nécessaires dans les infrastructures et les équipements collectifs afin de relancer l’économie après une récession.

C’est l’alternative raisonnable aux sempiternelles demandes de baisse d’impôts sur les sociétés, de dérégulation des marchés et de privatisation des services publics que les patrons nous sérinent à longueur d’année. Ces propositions, une fois mises en pratique, n’ont jamais assuré une croissance équilibrée et inclusive.


* Published in print edition on 10 April 2020

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