Vina Ballgobin

Jeunes et Indépendance : Entre désillusions et attentes

— Vina Ballgobin

Dans le sillage des célébrations de l’indépendance de Maurice depuis 45 ans, nous avons donné la parole aux jeunes. La semaine dernière, nous avons observé, à travers leurs paroles qu’ils sont fiers et patriotes. Alors qu’est-ce qui freine leur élan quand il s’agit de prendre position pour défendre une cause juste ? Quelles sont leurs craintes dans un pays démocratique qui leur accorde le droit à la libre expression selon leurs propres dires ?

Pour les jeunes, trois partis politiques dominent la scène : le PMSD, le Parti travailliste, le MMM-MSM du remake 2000. Des tensions ont toujours existé entre ces partis. D’ailleurs, il y a une guerre entre eux pour les mauvaises raisons : le pouvoir. De manière générale, la classe politique est surmédiatisée. Dans le milieu politique, cette guerre de pouvoir entre blocs politiques prend trop de place. C’est une perte de temps et d’énergie. Certains hommes politiques se tournent même en ridicule quand ils tentent d’abaisser les autres sans réfléchir, et ce pour le pouvoir. Le pire, c’est qu’ils ne s’en aperçoivent pas.

Les jeunes dénoncent en chœur l’hypocrisie, le favoritisme, bref la corruption en politique. Pour eux, beaucoup d’hommes politiques, de femmes politiques et d’agents politiques aident leur propre famille au lieu de travailler pour le bien commun. Ils descendent rarement sur le terrain sauf pour manipuler le peuple pendant les périodes électorales. D’ailleurs plusieurs promesses n’ont jamais été tenues. En général, les jeunes déplorent le gaspillage des fonds publics et une certaine inconscience de la classe politique lors des périodes électorales, en particulier. D’après eux, tout cet argent aurait pu être mieux utilisé dans le domaine social.

Bref, si les jeunes ne se sentent pas concernés par le système politique actuel, c’est qu’ils ne se sentent pas à l’aise avec le mode de fonctionnement des partis politiques. Par ailleurs, ils dénoncent les places réservées au sein des partis politiques et le passage du pouvoir de père en fils, à l’image de certains pays « pauvres ». Pour les jeunes, il n’y aura aucun renouvellement de la classe politique de manière démocratique. Par ailleurs, ils regrettent le fait que les médias jouent le jeu des politiciens en se concentrant sur les deux leaders du moment. Ce sont toujours les mêmes à l’avant-plan – Ramgoolam et Bérenger. Ce n’est un secret pour personne : dans la société mauricienne, les commérages vont bon train. Aussi, les jeunes sont conscients que leurs perceptions de la réalité les induisent parfois en erreur. Depuis quelque temps, la presse rapporte certains faits mais les jeunes ne sont plus sûrs de l’objectivité des informations. Par conséquent, au lieu de les éclairer, les médias enveniment la situation.

« Les journaux donnent l’impression que le monde politique connaît une déchéance morale alarmante. Les journaux misent sur le sensationnalisme et présentent souvent l’actualité politique de manière péjorative. Je ne m’attarde plus à lire ces articles qui font état d’alliances, de trahisons, de guerres froides. Le monde politique ressemble à une pièce de théâtre avec une multiplicité de rebondissements en un temps relativement court. »

La perception d’inégalités entre groupes ethniques est très présente, augmentée par le fait que les politiciens créent volontairement une barrière entre les communautés. Ils s’arrangent pour que l’on se définisse par l’appartenance à un groupe ethnique avant tout. Dans ces circonstances, il est plus difficile de développer le mauricianisme au sein de la nation mauricienne.

« J’habite en milieu rural et je suis issue d’une minorité. De mon point de vue, la politique renvoie à des tensions entre les différentes communautés. Ces tensions sont amplifiées et exploitées par les politiciens à leur gré, pour satisfaire leurs intérêts. C’est un tableau assez négatif, notamment en période électorale, où il y a beaucoup de corruption. On parle beaucoup de favoritisme dans la fonction publique.

« Je ne nie pas que le chômage ait diminué, la pauvreté aussi. Il existe différents projets pour aider les gens aujourd’hui. Mais, malheureusement, dans la société de consommation, l’écart de richesses entre groupes ethniques augmente la perception d’inégalité et donne naissance à des tensions.

« Bien que les personnes de différentes communautés vivent généralement en harmonie, il y a aussi des brebis galeuses qui tentent de déclencher une bagarre raciale. »

Pour d’autres jeunes de la communauté majoritaire, il est question de « racisme » ou d’ «ethnicité » qui existe de manière cachée. Il y a aussi la non-acceptation de la diversité culturelle par certains. Bien qu’il n’y ait pas d’émeutes ou de génocide, de domination d’une « race » sur l’autre, il existe des tensions sous-jacentes. Donc, 45 ans après l’indépendance, les perceptions négatives, les tabous et les non-dits sur la communauté majoritaire existent encore et les jeunes hésitent à élaborer sur cet aspect car, pour eux, il est plus important de maintenir la paix et la stabilité sociale. Toutefois, ils sont inquiets compte tenu de ce qui se passe ailleurs dans le monde. Si le « malaise hindou » existe, ce n’est pas déclaré ouvertement.

La question de la discrimination concerne aussi les femmes.

« A ce que je sache, la lutte pour et vers l’indépendance a été longue et dure. Mais comme dans tout système politique, la réalité est toujours cachée. Il y a la perception du monopole du pouvoir par un groupe. Puis, en général, à Maurice, la politique est associée le plus souvent à l’appartenance à une communauté, à nou bann. Quant aux femmes, est-ce que leur entrée en politique a été faite dans l’intention de défendre des idéaux tels que l’égalité des droits entre hommes et femmes ? D’abord, on montre au peuple qu’on travaille. Ensuite, arrivent les mauvaises pilules à avaler ! »

Dans quelle mesure l’éducation gratuite pourrait-elle aider à changer les hommes politiques et les femmes politiques ? Pour les jeunes, la fuite des cerveaux est un problème important. Apres la HSC, l’élite du pays fait des études à l’étranger. Très souvent, ces jeunes ne rentrent pas, peu importe leur groupe ethnique d’appartenance. Ceci démontre bien qu’il existe un problème : accès limité à certains métiers spécialisés qui n’existent pas localement et n’existeront jamais ; choix très limités à Maurice si on veut faire un doctorat; forte perception que les conditions de vie sont meilleures ailleurs ; forte perception qu’il n’y aura aucune discrimination à cause de son appartenance à telle ou telle communauté, majoritaire ou minoritaire. Une jeune insiste pour dire ceci : « Ceux qui restent à Maurice ne sont pas conscients qu’ils font partie de l’élite. Rien n’est fait pour développer cette prise de conscience. »

Pour les jeunes, les politiciens n’ont pas été très créatifs par rapport aux lois du travail. Les réformes ont rarement lieu. La plupart des jeunes souhaiteraient intégrer le monde du travail mais il y a peu de « part-time jobs ». Normalement, il faut travailler au moins huit heures par jour et c’est beaucoup pour un étudiant. La perception est forte qu’il y a trop de travailleurs étrangers, ce qui crée le chômage à Maurice pour les Mauriciens.

Si les investissements sont gigantesques et tournent autour de projets hôteliers et de routes étendues, les jeunes pensent que c’est essentiellement pour le bien de l’industrie touristique. Dans ce sens, l’indépendance n’est pas totalement sur la bonne voie malgré le fait que Maurice soit détentrice de divers « awards » sur le plan régional et mondial. Le pays dépend encore et toujours des étrangers !

Sur le plan social, la perception est forte que les hôpitaux sont mal équipés. Il manque de place pour les malades, ce qui signifie qu’il n’y a pas suffisamment d’actions de planification et de prévention. Il y a aussi la question de négligence médicale et du manque de personnel au niveau hospitalier. Les handicapés ne peuvent pas accéder aux infrastructures publiques. Quant à l’environnement, les projets de développement ne sont pas conçus dans le respect de l’environnement et du concept MID. Il y a beaucoup de contradictions entre le MID et la réalité. Dans le contexte du changement climatique, les jeunes estiment que la météo n’est pas fiable, probablement par manque d’équipements dans ce secteur. De même, certains jeunes expliquent qu’il y a une grande incompétence à élucider les grands crimes à Maurice. Ils estiment que la justice soit à deux vitesses.

« Il y a l’affaire MedPoint qui a défrayé la chronique pendant plusieurs semaines. On n’en entend plus parler du tout. On entend souvent parler des policiers qui demandent des pots-de-vin. Il n’y a aucune sanction contre eux et rien n’est fait pour changer le système. Mais les jeunes, issus des milieux défavorisés, eux, sont impliqués rapidement dans des cas de crimes, de vols et de viols. Ils sont jetés en prison.

« Les nominés politiques assument de hautes fonctions dans des institutions publiques sans forcément être qualifiés pour le travail alors qu’on parle de equal opportunities for all ! Ils sont payés pour ne rien faire du tout ! De l’autre côté, il y a les jeunes diplômés au chômage ! »

Attentes des jeunes Mauriciens

Hormis la cérémonie du lever du drapeau, rien n’est fait pour développer le sentiment de patriotisme. Les jeunes déplorent aussi leur méconnaissance de l’Histoire.

« L’Histoire, par rapport à l’indépendance et la lutte pour l’acquérir n’est pas enseignée dans les écoles. Même si j’ai honte de l’avouer, je ne connais presque rien à l’économie de mon pays sauf pour ce que les gens racontent autour de moi, les grands titres des journaux, les augmentations… »

Pour d’autres, c’est en milieu universitaire qu’ils arrivent à mieux comprendre leur pays et ses problèmes.

« A Maurice, la politique est un domaine nouveau, âgée seulement de 45 ans. De ce fait, j’avais la fausse impression que Maurice était incapable de gérer ses problèmes de stabilité politique, ainsi que la diplomatie internationale. J’avais bien du mal à comprendre le fonctionnement interne des partis politiques mauriciens. En vérité, je les comparais toujours avec le système politique français. Maintenant, je sais que je ne peux pas comparer un pays ayant une République depuis 1792 à un pays qui a proclamé son statut de République en 1992.

« De plus, nous ne pouvons pas copier le modèle des pays européens car ils ont une forte population homogène alors que notre pays a été créé à partir de l’immigration de pays voisins. Nous sommes multiculturels.

« Ce qu’il nous faut à Maurice, c’est changer notre mentalité. Il faut éradiquer la corruption et la malhonnêteté qui nous caractérisent bel et bien. Nous avons évolué depuis l’époque de nos grands-parents mais nous avons perdu des valeurs. Les gens sont plus égoïstes et individualistes. La compétition pousse vers la consommation. Ce sont des défauts mauriciens.»

Sur le plan culturel, certains jeunes sceptiques s’interrogent : est-il possible de construire une nation mauricienne en restant multilingue et multiculturel ? D’autres jeunes se posent des questions sur l’efficacité de l’action qui consiste à forcer certaines fêtes et des pratiques culturelles sur les autres groupes ethniques du pays.

« Aujourd’hui, nous bénéficions de l’influence de toutes les cultures dans notre mode de vie. Nous comprenons les coutumes des autres et nous les apprécions. Mais ce qui n’est pas normal, c’est d’attribuer des aspects culturels à la culture mauricienne alors que ce n’est même pas vrai dans la réalité quotidienne. Ce qui est dit n’est pas représentatif de la réalité mauricienne. Même si cela part d’une bonne intention, il vaudrait mieux laisser le temps au temps et à la construction de la nation mauricienne de manière naturelle. Chaque culture commence à influencer l’autre. Ce n’est pas étonnant de voir une Hindoue porter une robe cocktail au lieu du sari traditionnel pendant un mariage. Les Chrétiennes, elles, portent parfois le sari pour assister aux fêtes. Dans la musique, on utilise la guitare avec le tabla et le dholok. Il y a aujourd’hui des chansons mauriciennes en tamoul, en bhojpouri sur un fond de musique séga. Ces chansons mauriciennes sont donc un brassage de plusieurs cultures. Ces changements arrivent graduellement. Maurice a connu de grands changements à mesure que le temps a défilé et on ne pourra jamais dire quels changements le temps à venir apportera avec lui. »

Mais, les jeunes sont optimistes de nature. Ils rêvent du jour où Maurice fera partie des grands pays du monde.

« Je souhaite vraiment que nous comptions très vite parmi les pays les plus développés. Les politiciens devraient s’investir à fond sur le plan social et culturel pour assurer le bien-être du pays. Pour moi, il n’y aura rien de mieux qu’une République sans corruption. Je vois mon pays bien géré où tout va pour le mieux pour tous. Je vois qu’il n’y a plus de groupes qui tiennent des propos extrémistes. Tout est fait pour que la construction d’une culture mauricienne soit réussie. Au tumulte social et identitaire, succèdent la stabilité et la cohésion sociale. Les vieux démons du passé, vestige du colonialisme, cèdent la place à l’unité mauricienne, sans être une utopie. Le système éducatif forme beaucoup des Mauriciens qui pensent et qui ont un esprit critique. Les Mauriciens sont solidaires. Les chaînes radiophoniques passent des appels à la solidarité mauricienne et personne n’est plus étonné par le nombre de réponses et de propositions d’aide… Un seul peuple, une seule nation, un seul destin.»

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