Une sensibilisation à l’art

Personne n’a l’air de mesurer les dégâts immatériels d’une absence de culture dans la qualité de vie des gens du pays

Personne n’a l’air de mesurer les dégâts immatériels d’une absence de culture dans la qualité de vie des gens du pays. Est-ce que le ministère de l’Education est convaincu de la nécessité de familiariser les élèves avec les diverses expressions de l’art, en peinture, sculpture, musique et danse, du besoin de transcendance, d’intériorité, et de la quête du beau et du sublime dans la vie des jeunes du pays, ceux qui seront les adultes de demain ? Pic – Blue Penny Museum

By Nita Chicooree-Mercier

Le Blue Penny Museum tient une exposition d’une cinquantaine de tableaux du peintre français Henri Matisse de mi-avril jusqu’au 10 juin. C’est tout à l’honneur du directeur du musée d’offrir au public mauricien l’occasion de découvrir les tableaux d’un peintre renommée. On le remercie infiniment pour cette initiative.

Combien de nos jeunes ont eu l’occasion de voir une exposition de tableaux de grands artistes connus et célèbres ? Si le ministère de l’Education accorde un minimum d’importance aux activités extrascolaires pour l’épanouissement des jeunes collégiens, l’art dans ses multiples expressions devrait figurer en tête de liste. 

Les enseignants sont les mieux placés pour transmettre le goût de l’art, et pour faire comprendre que ce goût se cultive au fil des années. Les enseignants accompagnateurs, normalement les professeurs d’art, qui commentent les tableaux devraient être formés au préalable car un simple diplôme n’assure pas forcément une connaissance approfondie d’un mouvement ou d’un genre artistique.

Depuis quelques décennies, l’éducation proposée – axée sur des matières prisées en raison de leur importance utilitaire correspondant aux exigences du marché – a malheureusement négligé les matières qui offrent peu de débouchés. Il est important de combler ces lacunes par une sensibilisation aux arts au sein du système éducatif. Les familles sont surmenées et n’ont souvent pas tous les moyens culturels d’offrir une autre ouverture à leurs enfants. Il appartient au ministère de promouvoir une politique égalitaire en matière de sensibilisation des jeunes élèves au domaine de l’art.

Pensez donc que plus d’une génération a quitté les bancs de l’école et, ensuite, ceux de l’université sans avoir mis le pied une seule fois de leur vie d’étudiant dans un théâtre, un musée ou une galerie d’art. Leur vie a été toute tracée d’un programme surchargé de matières (à renforcer par des cours privés) qui exercent une forte pression financière sur les ménages les plus modestes. De nos jours, des films et des chansons sur internet font office de ce qu’on pourrait appeler leur espace culturel.

Paradoxe à retenir, lorsque le pays luttait pour trouver une embellie économique qui tardait à pointer son nez, nous avions des opportunités de quitter l’enceinte du collège pour aller, quel bonheur ! voir une pièce de théâtre au Plaza. La routine qui consistait à balader le regard du tableau au professeur nous ouvrait des horizons toujours nouveaux, captivants et enrichissants, mais était parfois, pour l’auteure de ces lignes, d’une monotonie accablante tant une fringale sourde signalait une soif de transcendance, du dehors, de beauté et de magie.

Chaque occasion de sortie se présentait alors comme une bouée de sauvetage. Rompre avec la routine dans l’enceinte des bâtiments peints en blanc et vert : c’était pour toute une bande de collégiennes-lycéennes du Q.E.C en uniforme « cateau vert » des moments de grande joie, de découverte et de liberté.

Au Plaza, à Rose-Hill, nous côtoyions les filles venues du Couvent de Lorette. Ainsi, nous avons vu opérer sur scène la magie du Malade Imaginaire et du Bourgeois Gentilhomme de Molière, deux pièces étudiées en classe parmi d’autres.

De même, le British Council situé à Rose-Hill invitait à une projection de Othello de Shakespeare, ou de Great Expectations de Charles Dickens. Les cours de diction, après les heures de classe, pour s’initier à la technique de lecture à haute voix des poèmes, étaient une autre source de plénitude.

Le pays était peu développé, mais avec les moyens restreints, des personnes de bonne volonté se consacraient à la promotion de la culture générale.

Lors d’une exposition au Social Welfare Centre de Triolet, parents et enfants y affluaient tous les jours en fin d’après-midi.

Le Drama Club montait des pièces en hindi que la MBC faisait vivre dans le salon des familles où on avait le loisir de voir évoluer sur scène plusieurs groupes. On observait l’expression des visages, le rythme des paroles, on appréciait l’art de la réplique, et on évaluait la performance des acteurs.

Dès qu’une troupe de théâtre venant de Rose-Hill présentait une pièce en français au cinéma, tout le village était au courant, et les collégiens se faisaient un devoir de s’y rendre.

Une visite au musée de Port-Louis dès l’école primaire était un moment d’émerveillement. C’était l’endroit où le temps restait figé à l’image de tous les animaux terrestres et marins empaillés à tout jamais et qui s’offraient à notre curiosité.

Outre les cirques qu’on allait voir en famille, il y avait ceux qui étaient organisés par l’école primaire. Pensez donc à l’excitation des élèves de dix ans lorsque l’école organisait une sortie pour voir un cirque à la Citadelle de Port-Louis.

Au collège, une visite aux archives de Port-Louis organisée par le professeur d’histoire nous fit découvrir tout un trésor soigneusement répertorié et classé dans différents rayons. Une seule visite peut inspirer aux esprits les plus curieux le goût de la recherche.

Toutes ces activités extrascolaires étaient rendues possible grâce à la volonté du personnel des établissements scolaires.

Premier constat dans les années 95-98, il y a toute une génération d’adolescents qui ne sont allés ni dans un musée ni au cinéma avec les camarades de classe, et encadrés par un de leurs enseignants. Peut-être bien qu’il n’y avait plus de troupes de théâtre, et donc, le théâtre leur est resté complètement étranger. Ni Molière ni un film d’une pièce de Shakespeare, ni un film sur une œuvre de Dickens. Pour les plus jeunes, point de cirque venant de l’étranger. Le fonctionnement d’une usine à canne ? Aucune idée. Les galeries d’art sont réservées à une clique.

C’est la télévision qui fait défiler les tableaux des artistes locaux. Certains d’entre eux sont invités à exposer leurs œuvres à l’étranger, et restent méconnus du public mauricien.

Est-ce que le ministère de la Culture a l’ambition et la volonté de promouvoir des expositions à travers l’île? Les salles d’exposition sont inexistantes dans les villages. Les régions rurales sont un véritable désert culturel. Entre Octave Wiehe et le Swami Vivekananda International Centre, et encore faut-il pouvoir s’y rendre, il y a peu de lieux où le grand public peut se permettre d’assister à un concert ou à un spectacle de danse.

Les années 90 avaient mobilisé les énergies du bon peuple dans une course à saisir toutes les opportunités qu’offrait une ouverture économique, et ce, pour mieux gagner leur vie. Le reste fut oublié. Les conséquences sont dramatiques.

Personne n’a l’air de mesurer les dégâts immatériels d’une absence de culture dans la qualité de vie des gens du pays. Est-ce que le ministère de l’Education est convaincu de la nécessité de familiariser les élèves avec les diverses expressions de l’art, en peinture, sculpture, musique et danse, du besoin de transcendance, d’intériorité, et de la quête du beau et du sublime dans la vie des jeunes du pays, ceux qui seront les adultes de demain ? Il y a urgence à s’atteler à la tâche et d’adopter une politique éducative dans ce sens avec la collaboration des enseignants. L’écran propose du virtuel, une présence physique sur les lieux où se tiennent une exposition ou un concert contribue à faire vivre des moments intenses qui sollicitent notre intériorité et satisfait la quête de transcendance et de beauté.


* Published in ePaper 1 April 2022

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