Notre pays : Grandeur et décadence

Dans un pays où les grandes figures inspirent jusqu’à maintenant une grande admiration, nous sommes presque chaque jour face à des scandales et des situations dégradantes. Depuis deux siècles, si ce n’est pas plus, le pays a fait des progrès par bonds : hôpitaux modernisés au fil des années, collèges dotés de gymnases et laboratoires, centres commerciaux, un magnifique aéroport, bref des réalisations qui dénotent une certaine vision des décideurs. Et ce sous Labourdonnais et les gouverneurs successifs, sous Farquhar et dans la période postindépendance sous Sir Seewoosagur Ramgoolam.

En remontant l’époque coloniale, nous nous rappelons avec fierté de la fonction publique – notre service civil – qui attirait les meilleurs éléments des collèges Royal, Saint Joseph, Queen Elizabeth ou Lorette. Les jeunes recrutés forts de leur certificat de GCE/HSC se sentaient dignes de leur position. Gravir les échelons n’était pas facile non plus. Il fallait bien maîtriser les langues de l’élite, comprendre les dossiers avant de les diriger vers les têtes pensantes en vue des décisions à prendre.

Qui ne se souvient pas de certains top civil servants comme D. Burrenchobay, H. Bunwaree, B. Jomadar, R. Honoré, H. Duval, D. Heeralall, Y. Rajabally, pour ne citer que ceux-là. Leur ton, leur savoir-faire et leur savoir-être imposaient le sens du respect et de la discipline dans les départements. Et pourtant les départements sis à la gare Victoria ou du nord ou encore à la rue Edith Cavell n’étaient ni climatisés ni garnis de fauteuils et n’avaient pas d’autres conforts. Pourtant le travail s’accomplissait.

Ceux qui revenaient de la Grande Bretagne, de la France ou de l’Inde lorgnaient des positions dans un secteur qui leur donnait ce sentiment d’appartenance et d’envie de travailler pour l’avancement du pays. Ceux qui sont encore là et pensent à la belle époque.

Il en est de même pour les services de la santé et de notre judiciaire. Pour la petite anecdote, quand on devait se faire consulter par le Dr Boulouks ou le Dr Paratian, enfants et jeunes mères tremblaient. D’éminents médecins, dont la formation dans les grands hôpitaux anglais ne saurait être contestée, étaient sûrs de leur diagnostic et surtout étaient honnêtes. Les anciens infirmiers et les anciennes nurses mêlaient admiration et crainte face à ces grands médecins et aux surintendants de la trempe du Dr J. Seegobin. Les anciens juges et avocats – les noms qui nous reviennent sont Garrioch, Koenig, Nairac, Neerunjun – ne se laissaient point influencer en raison de leurs convictions et de leur éthique. Le procès de Manilal Doctor en donne un bel aperçu. Leur art oratoire était cité dans la presse. Grandeur d’une époque qui donnait à l’île une réputation solide.

Au fil des ans nous déplorons les procès, les modes de traitement administrés dans les hôpitaux, les enseignements à certains niveaux et même la qualité des services, que ce soit dans le public ou le privé. Le politologue Riccardo Petrella, dans son livre « Au nom de l’humanité » traduit cette décadence des institutions un peu partout dans le monde. Notre pays n’en échappe pas non plus.

Même si le pays bénéficie d’une image flatteuse au plan africain, toujours est-il qu’on ne sorte pas de la logique des binarités, c’est-à-dire riche/pauvre, région développée/quartier défavorisé, exploiteur/exploité, plages réservées/mer publique, gros salaire/paie minable, une catégorie argentée/un prolétariat exclu, etc. Même si le pays a adopté un nouveau modèle de production avec le machinisme, il n’a jamais pu bridge the gap, réduire toutes les inégalités qu’on retrouve dans le travail, la politique de recrutement, la distribution des biens. C’est que tout se joue dans le donnant-donnant. C’est que dans le contexte d’un tourisme florissant, de notre offshore appétissant, des négociations pour de nouvelles dynamiques économiques et une diversification des productions, on développe de nouvelles formes de pauvreté.

Il y a encore des situations qui montrent que le pays est en décadence ; et que le pays se tiers-mondise encore plus! Ceci se traduit par un déficit de compétences ; sinon comment expliquer que la pauvreté pointe le bout du nez dans les couches moyennes. Il faut sans cesse compter ses sous, ne plus penser à envoyer les enfants dans des universités étrangères et se dire que l’épargne est pratiquement impossible. Le prolétaire, n’en parlons, est poussé à bout au point de déranger le grand public qui craint pour sa sécurité, sa petite vie de famille, ses petits loisirs à la plage… Les gens qui végètent dans la misère ne se gênent plus pour voler, piller les jardins, tuer des vieux. Combien vrai de dire que les politiques se cachent les yeux devant l’insupportable ! Solution expéditive ! Laisser ce sujet du prolétariat aux milieux associatifs, à des ONG. Les politiques ont d’autres chats à fouetter.

Pourtant beaucoup attendaient le changement. En termes de travail, de réinsertion des jeunes, de sauvetage des vieux, de sécurité… la liste est longue. Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?

* Published in print edition on 3 June 2016

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