Miracle économique : Conditions et conjonctures favorables nécessaires

Il est un temps où il faut faire une différence entre les paroles et les actes. Mais même alors il ne faut pas négliger ni d’agir ni ne s’exprimer.

— B. Brecht

Le récent discours du Premier ministre a déjà fait couler beaucoup d’encre et a eu le mérite d’avoir provoqué un débat d’idées qui, dans l’ensemble, a été plutôt sobre.

Déjà, au niveau de la forme, certains s’opposent à la description d’un projet gouvernemental en termes de « miracle ». On peut évidemment souscrire au fait que toute référence au terme « miracle » dans de telles circonstances pourrait inciter à penser que les résultats attendus seront atteints par une quelconque « providence ».

De par ce fait, le discours faillirait dans sa démarche de rassemblement dans l’effort et la mobilisation populaire — ingrédients jugés nécessaires afin de sortir de l’ambiance morose dans lequel le pays est plongé depuis un certain temps.

D’autre part, on peut aussi défendre l’hypothèse selon laquelle le concept de « miracle économique » fait partie d’un vécu mauricien que beaucoup associent à une période très faste de notre histoire économique datant des années 80 lorsque le pays avait connu un développement socio-économique considérable en un laps de temps relativement court.

A ce moment-là, toute une génération sortait d’une crise massive suite à un marasme économique de longue durée. Le chômage frôlait les 25% de la population active. Et les programmes de « réajustements structurels », imposés par les institutions de Washington, avaient institué un régime d’austérité sévère. Une telle transformation ne pouvait relever que du « miracle ».

Ce vocable n’avait d’ailleurs pas été seulement adopté par les Mauriciens. De nombreux articles de la presse étrangère ainsi que des contributions dans de très sérieuses revues économiques internationales avaient tenu à peu près le même langage.

Sur le plan strictement politique, c’est d’ailleurs cette crise économique qui devait balayer le gouvernement de Sir Seewoosagur Ramgoolam dans un premier temps avant de provoquer la cassure du premier gouvernement de 60-0 sous le leadership d’Anerood Jugnauth.

En ce qui concerne les élections de 1983, le discours dominant a retenu le fait que celles-ci étaient surtout marquées par une recrudescence du « communalisme ». Il est difficile de faire admettre que les baleines ne sont pas des poissons – tant les apparences sont trompeuses. De même, il faudrait un jour aller au-delà de cette interprétation plutôt réductrice pour comprendre les causes profondes de cette période mouvementée. Tel n’étant pas notre propos ici, nous nous contenterons de cette parenthèse.

Bref, Anerood Jugnauth avait émergé de cette « crise » en leader incontesté du nouveau gouvernement issu de ces élections. Il avait, à sa tête, une équipe qui pourrait se vanter d’avoir été l’une des meilleures qui ait dirigé le pays depuis l’indépendance.

Le pays en avait bénéficié et avait su tirer avantage des facteurs favorables de l’environnement économique mondial. L’événement le plus marquant avait été l’aboutissement des négociations menant à la rétrocession de Hong Kong à la République Populaire de Chine avant la fin du siècle dernier.

Une judicieuse diplomatie économique avec à sa tête Sir Gaëtan Duval, au sommet de sa carrière, avait contribué à la réalisation d’un taux de croissance moyen de 6-7% sur environ une décennie portée par une industrialisation tous azimuts et le développement spectaculaire de l’industrie du tourisme.

D’un pays à bas revenus, Maurice était en passe de devenir un pays à revenus moyens en l’espace d’à peine une décennie. Tels avaient été les grands contours de ce fameux « premier miracle économique » dont on parle tant ces jours-ci.

Or au-delà des événements circonstanciels et des opportunités qui avaient été saisis, il ne fait aucun doute que le facteur déterminant qui avait permis la réalisation de cette réussite hors du commun, selon de nombreux analystes, avait été la conjugaison d’un style de leadership et de la cohérence dans la durée de l’action gouvernementale.

Pour compléter ce tableau, il faut aussi faire mention d’une interprétation différente des événements qui soutient que les fondements du « miracle » avaient déjà été posés par le régime travailliste qui avait dirigé le pays depuis l’indépendance jusqu’à cette année fatidique de 1982.

Selon cette lecture des événements, le gouvernement issu des élections de 83 n’avait fait que de bénéficier des séquelles des mesures draconiennes et « courageuses » prises durant les années 70 dont justement les programmes de réajustements structurels et les deux dévaluations drastiques de la roupie.

Nos lecteurs en tireront leurs propres conclusions.

Sans doute, les dernières élections générales ont été exceptionnelles à plusieurs égards. Les résultats des urnes sont le reflet d’un grand nombre de facteurs qui semblent avoir convergé pour créer les conditions d’une défaite de Navin Ramgoolam et de ses alliés.

Une des promesses qui a pesé sur le choix des électeurs est sans nul doute celle de reproduire le « miracle » de la fin du siècle dernier avec deux de ses principaux protagonistes, en l’occurrence Anerood Jugnauth et Vishnu Lutchmeenaraidoo, au-devant de la scène.

Ainsi, le Premier ministre a remis cela lors de son discours sur la vision économique du gouvernement même si le rôle de son ministre des Finances, à cette occasion, a été plutôt effacé. La reprise en main de la destinée économique du pays par le Premier ministre et la relance d’un dialogue structuré avec le secteur privé sont les deux faits marquants de ce qui constitue à l’évidence un effort de relance et de recentrage des priorités du gouvernement autour des problématiques économiques.

Même si en tant que Mauriciens et patriotes, l’on ne peut que souhaiter la matérialisation des vœux du gouvernement, force est de constater que l’ingrédient essentiel qui a été identifié comme cause principale du premier succès a fait cruellement défaut jusqu’ici. Bien sûr, il s’agit de la cohérence dans l’action gouvernementale.

La deuxième condition nécessaire à la réalisation des objectifs énumérés par le Premier ministre est évidemment de pouvoir réunir une somme de compétences – ministres, hauts fonctionnaires, cadres et entrepreneurs du secteur privé – en adéquation avec les ambitions affichées.

Dans ce dernier cas, les insuffisances des uns pourraient avantageusement être compensées par l’intelligence des autres pourvu que la compétence soit le seul guide des choix de ceux qui feront éventuellement partie des nouvelles cellules de réflexions et de propositions.

Finalement, il faut se rendre à l’évidence. S’il y a un quart de siècle, il s’agissait surtout de mobiliser des ressources disponibles (main d’œuvre à bon marché) et effectuer des arrangements commerciaux avantageux pour profiter d’une conjoncture favorable.

Aujourd’hui, les exigences d’un développement durable et soutenu sont de nature fondamentalement différente dans une conjoncture économique difficile et des conditions problématiques.

 

 

  • Published in print edition on 11 September 2015

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