Dans le cadre du World Teachers’ Day & du Founders’ Day du Mauritius College Pédagogies Innovatrices

Les changements profonds au niveau de la démographie, des technologies et de l’économie nous imposent de rechercher des outils puissants pour acquérir des connaissances et des aptitudes. D’autre part, la vie des élèves a changé fondamentalement. Ils vivent dans un univers digital, ils utilisent l’internet, le téléphone cellulaire et d’autres supports numériques pour accéder à l’information. Le monde d’aujourd’hui qui est « knowledge-based » requiert des compétences comme le raisonnement abstrait, la résolution des problèmes, la communication et la collaboration. La composition des familles aussi a changé. Il y a plus de familles aujourd’hui où les deux parents travaillent. Beaucoup d’étudiants vivent dans des foyers monoparentaux.

L’expérience, la recherche confirment une vérité absolue, à savoir que les gens apprennent de manière différente, à des rythmes différents dans différentes matières. Ainsi les élèves performants sont obligés de dépenser plus de temps qu’il n’en faut sur un curriculum qui est conçu pour la moyenne des élèves. Beaucoup d’entre eux finissent par développer l’ennui. Par contre, les élèves en difficulté sont forcés de suivre le rythme de la classe et font grise mine lorsqu’on passe au prochain chapitre sans qu’ils ne soient prêts. Ils obtiennent des notes médiocres et régressent systématiquement et sont pris dans une spirale de l’échec. Gunder Frank, économiste et sociologue de renom qualifierait cette situation de développement du sous-développement.

Ecole et orientation

L’école doit donc s’ajuster pour répondre aux besoins individuels des apprenants plutôt qu’à la convenance des adultes. Il ne faut pas oublier que les étudiants sont comme les adultes à plus d’un titre. Certains arrivent à se concentrer pendant de longues heures, d’autres ont besoin de faire une pause plus souvent. Beaucoup d’étudiants comme les adultes apprennent mieux en lisant, d’autres en écoutant, d’autres en faisant ou encore en parlant entre eux. Ces observations pertinentes ont fait l’objet d’un ouvrage de référence aux Etats Unis dont le titre est « Time & Learning ».

Sir Kenneth Robinson, professeur émérite et conférencier, abonde dans le même sens dans son livre « Creative Schools ». Il avance que les cours ne devraient en aucune circonstance être fondés sur la passivité ou exclusivement à prendre des notes. De toute évidence, quand on est dans une salle de classe avec des êtres humains, il faut enclencher une relation avec eux. Les êtres humains ne sont-ils pas après tout des organismes animés d’une curiosité débordante ? !

En outre, il y a aujourd’hui de nouvelles exigences qui correspondent aux attentes du 21ème siècle. Les élèves doivent donc compléter leur scolarité armée pour vivre décemment, profiter de la richesse de la vie et participer de manière responsable aux affaires locales et nationales. C’est pourquoi lorsqu’on examine sous toutes les coutures, ou que l’on fait l’exégèse de la qualité, la pertinence voire la quintessence de l’éducation que l’on dispense à nos enfants, tout le monde s’accorde à dire que c’est l’une des choses les plus importantes de l’humanité. Elle est la clé de voûte de tout progrès personnel, sociétal, global. C’est donc dans l’ordre des choses qu’elle soit un élément de constante préoccupation pour la majorité des responsables d’éducation à travers le monde et c’est pourquoi les systèmes éducatifs connaissent des mutations constamment.

Dans ce contexte, la dernière étude qui a été réalisée est, selon beaucoup d’observateurs, sans précédent à plus d’un titre. Surtout en termes d’analyse des vrais enjeux. Ce travail a regroupé 20 pays, un collectif de plus de 200 professionnels de l’éducation sans oublier la contribution d’experts de haut niveau. Les conclusions ont été publiées dans un rapport intitulé « How the world improved school systems keep getting better ». Des questions de première importance ont été abordées et transposées en réflexions. Quelles démarches pour obtenir des résultats probants, quels critères pour mesurer le progrès, quelles interventions stratégiques choisir, quelles pratiques de collaboration. Les auteurs soulignent d’autre part que ce qui donnait des résultats hier ne fonctionne plus forcément aujourd’hui. C’est pourquoi l’architecture de toute politique éducative intelligente et intelligible doit englober à la fois les dimensions historiques, culturelles et politiques sans oublier la structure du système éducatif et la notion de nation.

Ce document inédit a aussi démontré qu’il y a plusieurs étapes par lesquelles transite tout progrès. Il peut évoluer par exemple d’une maîtrise de la lecture et des maths à un palier où les pratiques sont aussi pointues qu’en médecine ou en droit. Ou encore à partir du moment où les enseignements et la gestion sont bien structurés, l’expérimentation et l’innovation peuvent agir comme forces motrices. Dès lors, il est possible de tendre vers l’excellence.

Enseignement et attentes

En suivant ce raisonnement, les écoles sont donc appelées à élaborer des initiatives à chaque étape pour doper la performance. Ainsi, quand la qualité des résultats ou des élèves entrants est faible, le système doit mettre en place des procédés stricts pour offrir un enseignement qui soit à la hauteur des attentes et des défis. Les écoles doivent donc exercer un contrôle rigoureux sur tout le processus éducatif pour éviter des écarts entre des classes ou à travers l’établissement. Par contre, quand les résultats ou la qualité des étudiants atteint un niveau appréciable, le système peut réduire les interventions sans pour autant hypothéquer le niveau des résultats. C’est là où l’introduction des « quality circles » devient indispensable. Car ils permettent de prétendre à une signature pédagogique caractérisée par des formateurs efficients, engagés, qui savent comment avec peu de contrôle arriver à soutenir la performance en libérant le potentiel de tout un chacun.

Dans le même ordre d’idées, Eric Mazur, professeur de Physique à l’Université de Harvard a dans une étude récente constaté que les élèves apprennent plus efficacement quand le professeur agit comme un « guide d’à côté » plutôt que comme un « guru sur l’estrade. » Il ajoute que des fois un élève est plus susceptible d’aider son camarade de classe à maîtriser des concepts ou une explication que le professeur pour la bonne et simple raison que l’élève a dans la foulée aussi mémorisé tout son cheminement intellectuel qui lui a permis d’arriver à ce résultat. Il peut par ricochet lui apporter une aide plus ciblée. Par contre, pour le professeur, c’est tellement évident qu’il ne saisit pas toujours de manière palpable les difficultés que peut connaître l’apprenant.

Un autre élément important, c’est l’assiduité des élèves à l’école. Pour cela, il faut développer une culture où les élèves ont la conviction qu’il est important d’être présent. Ensuite, les enfants doivent se sentir en sécurité. Il s’agit aussi de leur démontrer qu’ils sont valorisés et ne sont points des damnés de la terre comme dirait ce grand philosophe – Frantz Fanon. Des études ont d’ailleurs démontré que dans les écoles où les élèves constatent qu’on s’intéresse à eux, à leurs préoccupations, qu’ils ne font pas l’objet de sempiternels reproches, en retour, ils commencent à prendre au sérieux les conseils et les requêtes des professeurs. Et à partir du moment qu’on construit des relations humaines avec eux, ils ont un sentiment de culpabilité lorsqu’ils laissent tomber les professeurs et prennent en conséquence des mesures correctives. Dans ce contexte, il nous vient à l’esprit cette belle phrase de Winston Churchill qui devrait inspirer davantage tous les apprenants « c’est quand la nuit est profonde que les étoiles brillent.”

Expériences et démarches avant-gardistes

Dans cette nouvelle mouvance progressiste, il y a, dans des écoles à travers le monde, des initiatives précurseurs. Voici quelques exemples de ces expériences passionnantes qui devraient nous inspirer. Ontario au Canada a mis en place un laboratoire pédagogique où les enseignants développent des cours, les enregistrent sur vidéo, les partagent avec les collègues, tirent des leçons, se remettent en question si nécessaire. Ce n’est guère étonnant donc que cette province, ce comté regroupe, selon PISA (Programme for International Student Assessment), les collèges les plus performants au monde dans les concours de Maths et de Sciences et ils comptent rester en haut de l’affiche.

Singapore quant à elle a choisi la devise « Thinking Schools, Learning Nations » pour amener chaque élève à réaliser son potentiel au maximum. Cette ambition passe par une mise à jour systématique des compétences des enseignants par le biais de cent heures de formation par an qui comprend la connaissance technique, et des éléments de leadership, de gestion, de relations interpersonnelles.

Le Professional Learning Communities et le School Support Network de Hong Kong mettent les collèges en réseau où les enseignants réfléchissent sur des approches novatrices. D’autre part, le Département d’Education et de Compétences recrute des professeurs émérites pour dispenser aux nouveaux professeurs 3 à 5 heures de suivi par semaine pendant la première année afin de leur inculquer une culture d’excellence que ce soit au niveau de l’enseignement ou de la maîtrise des classes.

Aux USA le « No Child Left Behind Act » joue un rôle majeur pour distiller une culture des objectifs dans les établissements. On met donc systématiquement en place des engagements forts qui reposent sur des slogans tels que « We are here for the kids. This is not about protecting the adults in the building » ou encore « You cannot do my job if you are always worried about what other people think » ou encore « There is no shame in transparency; the only shame is in not asking the question of why a classroom is failing to deliver. »

Ainsi, Aspire, école de référence, fixe les objectifs de 85% pour chaque classe et conduit des tests toutes les deux semaines pour suivre le progrès des élèves. Ces résultats sont affichés dans la classe pour que tous puissent en prendre connaissance : étudiants, parents et professeurs. Cela conduit à des discussions régulières sur la disparité des performances entre des classes afin de rectifier le tir. A travers ce système, le « best practice » devient la norme.

Dans toutes ces démarches avant-gardistes, on peut constater que d’une situation où des enseignants se prenaient pour des pachas intouchables, on a évolué vers un modèle de partage avec des élèves. On est donc passé d’une étape où l’emphase n’est plus sur ce que l’enseignant enseigne mais ce que l’élève apprend. La fonction du professeur, somme toute, n’est pas d’enseigner des matières mais d’enseigner des élèves.

Ces nouveaux pédagogues ont la conviction que l’ambition collective génère la résilience et l’expertise qu’aucun effort individuel, aussi volontariste soit-il, ne peut produire. D’autre part, lorsque la dimension morale est soutenue par une communauté de gens responsables qui s’efforcent de rendre la société ou la vie des apprenants meilleure, elle est palpable, elle devient irrésistible. A partir de là, le rythme du changement peut devenir exponentiel.

Il est aussi de bon aloi de souligner que les enseignants sont de toute évidence les héritiers d’une tradition de service. Leur premier devoir est donc envers cet héritage. S’ils tolèrent l’effort minimum de la part de leurs élèves ou de leurs collègues, s’ils choisissent des méthodologies kitch, s’ils acceptent des performances médiocres, alors ils filent un mauvais coton, ils passent à côté de leurs engagements. Cela devrait nous inciter tous à cogiter voire méditer sur cette affirmation de l’illustre astrophysicien Hubert Reeves – « le champ de l’intelligence est plus vaste que celui de l’imaginaire ».

Pour chapeauter toutes ces actions qui représentent un grand bol d’air frais, il faut avoir des gens de qualité qui en sus ont les mêmes convictions dans des positions stratégiques. D’où l’obligation des proviseurs et de leurs adjoints de parfaire leur compétence à travers des formations comme le “Leaders in Education Programme” qui a une orientation calquée sur le modèle des business schools ou des écoles de commerce. Il est aussi crucial pour les administrateurs de visiter les classes chaque semaine pour constater de visu l’efficacité de l’enseignement. Car il ne faut jamais oublier que la plus importante des choses est ce qui est important pour l’élève. D’ailleurs, les dirigeants qui remportent du succès ne cèdent ni à la complaisance ni font des concessions sur la réalisation des objectifs.

Un autre élément majeur touche aux parents. Il est crucial de les impliquer. Il y a aussi une raison très pragmatique à cela surtout pour améliorer la performance des élèves. Ces derniers passent en moyenne moins de 15% de leur temps à l’école et plus de 50% à la maison. C’est pourquoi il est primordial d’organiser un « road show » pour les parents pour discuter pédagogie et échanger des informations avec eux, ce que nous faisons. Dans certains pays, ils sont aussi tenus de réserver 30 heures par an pour participer à des conférences à leur intention. Plus les parents tissent des liens avec l’école, plus ils sont susceptibles de soutenir leurs enfants et les aider à améliorer leur niveau académique.

Education et paramètres

Pourquoi l’éducation est-elle un sujet aussi sensible politiquement ? La première raison est économique. Elle a une incidence énorme sur la prospérité économique. La seconde est culturelle. L’éducation est un des principaux canaux par lesquels les communautés transmettent les valeurs et les traditions d’une génération à une autre. La troisième raison est sociale. Une des ambitions avouées de l’éducation est d’offrir des opportunités à progresser, réussir et devenir des citoyens responsables, quel que soit son milieu d’origine. La quatrième raison est personnelle. L’éducation offre la possibilité à tous les élèves de réaliser leur potentiel et à vivre une vie enrichissante et productive.

L’éducation est aussi un sujet très émotionnel. Car la qualité de l’éducation de l’enfant affecte chaque aspect de sa vie, lui donne de l’allant, façonne son destin, sa créativité et améliore la capacité de la société à se développer économiquement. C’est pourquoi de par la nature et l’ampleur de ce qui est un jeu, souvent les sensibilités voire les susceptibilités prennent le dessus et les débats deviennent houleux.

L’éducation requiert aussi de la passion, de la compassion et un savoir-faire de la part des adultes, l’assurance, la volonté et l’engagement de la part des élèves. Les bons professeurs savent donc qu’il ne suffit pas de connaître son sujet. Il faut qu’ils connectent, inspirent et enthousiasment les élèves en créant des conditions qui donnent envie aux élèves d’apprendre. Les bons professeurs produisent des résultats en amenant les élèves à donner le meilleur d’eux-mêmes. Les bons professeurs ne sont pas seulement des instructeurs. Ils sont aussi des mentors et des guides qui rehaussent la confiance de leurs élèves, leur donne un sens de direction et les motivent à croire en eux.

L’approche traditionnelle a été d’aider les enseignants à développer leurs compétences personnelles pour améliorer leur travail alors que la nouvelle approche et qui donne des résultats inespérés, c’est d’améliorer la capacité collective pour façonner et poursuivre une vision globale.

C’est là où il faut encourager la créativité qui est possible dans toutes les sphères de la vie. Car elle touche au raisonnement inédit. En sus, développer la créativité est un des défis les plus intéressants pour n’importe quel professeur et un enjeu majeur pour ce millénaire. Pour déverrouiller cette compétence, pour qu’elle ait l’impact requis, il faut faire preuve de leadership, de gestion qualitative car ces paramètres ont une incidence certaine sur la vitalité d’une communauté. Le leadership touche à une vision, la gestion concerne l’implémentation. Les deux sont essentiels. Les grands leaders peuvent être de grands gestionnaires et vice-versa.

Ensuite, la performance de haut niveau est caractérisée par la motivation et l’aspiration et les visionnaires savent comment cimenter ces deux éléments dans l’âme humaine. Car ils peuvent apporter de l’espoir aux désespérés, de la détermination aux amorphes et un sens de direction à ceux qui sont perdus.

Comme on peut le constater, le cheminement du progrès n’est jamais achevé. C’est pourquoi tout le système scolaire doit dépenser de l’énergie, s’employer à fond pour progresser car sans cette démarche le système peut régresser et ainsi mettre en péril les intérêts de l’enfant et par ricochet l’avenir de la nation !

Rajiv Roy

 

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