Air Mauritius : Personnel navigant et compétences langagières

Vu que la compagnie nationale partage le ciel aérien avec Air France, les ressortissants de ce pays et les habitants de l’île voisine, devenus Français par procuration, s’autorisent certainement le droit de se moquer de la prononciation du commandant de bord mauricien. Les nuls en langues étrangères, Anglais, Français et affiliés en tête, sont les premiers à ricaner dès lors que leur langue est quelque peu malmenée par les autres. Ainsi l’anglais des Indiens a toujours été sujet de raillerie dans le salon londonien où l’on cause des autres. De même, on se moque bêtement de l’accent français des Espagnols, Italiens, Africains en ignorant que ceux-là sont quand même bilingues. Notre commandant d’Air Mauritius est certainement trilingue comme la moyenne des Mauriciens, ce qui n’est pas une mince affaire.

La source de l’hilarité est le ‘canard’ prononcé à la kreol parmi les produits interdits et idem pour ‘au revoir’. Deux sons ‘ard’ et ‘oir’ qui n’existent ni en kreol ni en bhojpuri. Autre son que le chef d’équipage prend soin de ne pas rater est le ‘je’ et le ‘che’, sinon on aurait entendu une troisième crise de rire. Ces sons sont redoutables pour nos compatriotes dont le substrat linguistique est le bhojpuri et le kreol. Le bhojpuri influe sur le rythme et l’intonation du kreol et les langues européennes pour un grand nombre de personnes même lorsqu’ils ne parlent pas le bhojpuri au quotidien; et, à ce substrat, s’ajoute le kréol qui est assez redoutable dans sa capacité de massacrer d’autres langues.

D’autres voix ont déjà alerté les autorités sur ce sujet, on n’inventerait rien en proposant que le Mauritius College of the Air ou un autre organisme dispense quelques cours de prononciation et d’intonation à l’équipage d’Air Mauritius (AM). Il n’y a pas péril en la demeure mais le premier contact à bord projette, néanmoins, l’image du pays. L’accent tonique en anglais sur la première, deuxième ou troisième syllabe selon les règles de l’accentuation de l’anglais n’est pas toujours respecté. L’intonation subit l’influence du français.

Ces cours seront également profitables aux élus de notre auguste Assemblée nationale. Quant à la prononciation du son ‘ard’ de ‘canard’ et ‘oir’ de revoir, ce n’est quand même pas un effort herculéen qu’on demande à nos compatriotes. Les compliments pleuvent sur le nouvel aéroport à en juger par les commentaires des Mauriciens et visiteurs de passage, il conviendrait de soigner aussi la qualité phonologique des langues utilisées à bord de l’avion, et de la soustraire à l’influence du kreol. Cela ne signifie en rien une singerie des native speakers de ces deux langues.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que le nouvel aéroport fait la fierté des Mauriciens. Enfin, un aéroport digne du pays ! Plus de plantes en plastique décorant un semblant de cascade en pierre noire, piètre imitation de la décoration de l’île voisine; disparue aussi, le slogan ‘Maurice, c’est un plaisir’.

En attendant que les multiples arbres du voyageur prennent leur envol, il faut espérer que l’entretien général des bâtiments continue à avoir lieu avec rigueur et efficacité. A l’heure où toute vie sociale semble être réglée sur le rythme des révisions très sérieuses des élèves de CPE et ceux de toutes les classes du niveau secondaire en cette période d’examens, les techniciens de Air Mauritius passeront le moteur des appareils à la loupe car il y va de la survie des passagers et de l’avenir de la compagnie.

Quant à la tenue des hôtesses, c’est à désespérer ! Tailleur bleu marine comme si l’assimilationnisme des Dom-Toms avait fini par figer l’identité du pays en un modèle unique. Vivement que Air India, Singapore Airlines, Thai Airways et Malaysian Airlines puissent partager notre espace aérien !

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L’exception culturelle : Quelques écarts à la norme ?

Dans cette prétendue global village, qu’adviendrait-il du Frenchness of France et the Indianness of India, se demandait Salman Rushdie il y a quelques années.

Depuis que les chaînes américaines ont fait leur entrée en Inde, Bollywood se charge d’une imitation grotesque et d’une vulgarité bien enclenchée depuis quelques années. Les fast food et tenues vestimentaires occidentales ont gagné du terrain surtout dans les régions urbaines.

En France, un universitaire dévoile le paradoxe de l’exception française et l’ingurgitation du modèle américain: fast food, prénoms des soap operas, le politiquement correct, le primaire des partis politiques, la Première Dame, etc. Ajoutons le wanna, gonna, scary employés n’importe comment dans l’expression écrite des jeunes. Pour ces derniers, la culture américaine se réduit aux séries télévisées destinées aux adolescents et adultes. Pire encore, et ce que l’universitaire ne relève pas, c’est l’influence des séries américaines pour jeunes sur le comportement et le langage des jeunes filles et garçons, tels que effronterie, insolence, mimétisme des aînés en prenant des airs d’adulte mûr, etc. D’un ridicule époustouflant. On ne comprend pas l’engouement pour Halloween chez les enfants à moins qu’on se dise que cette fête dite « païenne » de tradition celtique n’est qu’une sorte de retour du refoulé sur les terres christianisées…

Mais, du point de vue américain, les Frenchies ont le best quality of life dans le monde. Santé publique gratuite, l’éducation reste nationale et gratuite, les Grandes Ecoles gratuites aussi, et ce à quoi aspire la moyenne des gens, un poste de fonctionnaire et une vie tranquille. Même traduite en français, le très anglo-américain Time is Money s’est heurtée à une résistance toute gauloise. La devise, c’est plutôt: ne pas se tuer au travail. Le travail est même une anomalie. Quant à l’esprit d’innovation, il est loin du modèle américain.

Et qu’en est-il de Maurice ? Les radios privées annoncent à grand cri la préparation de Halloween, en voie d’adoption par les imitateurs de tout genre, à l’instar du Cheddar qui s’affiche comme étant ‘le goût de l’île Maurice’ sur les panneaux publicitaires. Le carnaval brésilien fait désormais partie du paysage culturel mauricien à en croire le petit écran des appareils d’Air Mauritius devant le passager. L’animatrice des émissions en bhojpuri sur Best FM (ou MBC) souhaite sab koi ke bon couraz. Et au lieu de ‘c’est sûr’, l’animateur d’une autre radio privée nous gratifie à deux reprises d’un ‘c’est sire, c’est sire’. Le ‘u’ français, encore un son redoutable ! Le modèle linguistique et kiltirel est entre de bonnes mains !


* Published in print edition on 18 October 2013

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