Nita Chicooree

Carnet Hebdo 

On croit rêver!

Le fait de ne pas dire ‘bonjour’ comme un rituel de salutation de la part des Mauriciens qui travaillent dans les commerces, supermarchés, magasins, boutiks et autres proviendraient, selon un psychologue français cité dans un quotidien, d’une séquelle de la relation maître-esclave. Ainsi donc, les gens disent bonjour à leur supérieur hiérarchique mais pas à leurs égaux.

D’abord, on se demande où le journaliste déniche de tels oiseaux pour faire l’analyse psychologique des vendeurs qui ne daignent pas saluer les clients qui franchissent la porte de leur commerce.

 

Ensuite, en guise d’analyse, le psychologue vous sert une recette dont les fondamentaux appris sur les bancs de l’université française sont agrémentés des ingrédients locaux glanés ça et là lors des cocktails dans les salons où l’on parle, de préférence dans le brouillard de Curepipe et Forest-Side ou mieux encore, dans les résidences grand standing, véritables ghettos peuplés d’Européens en quête d’un mieux vivre.

De ces contrées-là, on est sûr d’avoir une connaissance approfondie des gens du pays.

Allo, Namasté

Si, en règle générale, dans le contexte local, l’attitude d’un commerçant datant de la vieille tradition des boutiks chinoises reste strictement commerciale, et ceci exclut toute mise en forme dans le contact avec le client, ce qui pourrait s’apparenter à une indifférence ou un manque de bonnes manières, il convient d’y apporter quelques nuances.

Commerçant et client se saluent souvent d’un signe de tête s’ils ne se connaissent pas ou se connaissent à peine. Les Mauriciens, tous codes culturels ou linguistiques confondus, sont plutôt réservés dans leur grande majorité. Dans les villages, les gens se connaissent et se saluent par un ‘namasté’ ou un ‘salam’ dans une boutik, une quincaillerie ou un magasin. Le ‘bonzour’ créolisé est d’un usage assez récent. Le ‘hullo’ anglais créolisé en ‘allo’ est beaucoup plus répandu dans les salutations commerciales quand vendeurs et clients se connaissent.

Le ‘bonjour’ prononcé à la française est presque inexistant, et on se demande pourquoi ‘bonjour’ ou ‘bonzour’ devraient être d’un usage généralisé. Il serait souhaitable que les gens des villages conservent une authenticité contre la marée déferlante des tentatives d’uniformisation linguistique.

Quant au contact commercial avec des étrangers, l’absence du bonjour chez certains commerçants peut traduire une certaine réserve vis-à-vis de celui qui vient d’ailleurs, et la réserve est souvent un signe de respect ou de timidité mais certainement pas un signe de méfiance !

Le Fond et la Forme

Ça ne va pas de soi de changer de code linguistique tous les dix ans ! Qui ferait cet effort en Europe ? A supposer que le psychologue se base sur sa propre expérience, à vouloir tout analyser à travers les prismes de sa propre culture, il ne manifeste aucune empathie dans son analyse savante des autres. Justement, la méfiance est très répandue dans le contact social au quotidien en Europe. Quant à la politesse des boulangères et des barmen des brasseries françaises, tout est relatif. Certes, c’est plutôt agréable ces « bonjour » et « bonne journée » qui vous sont donnés avec un sourire à peine décrispé et le regard encore moins souriant. Mais l’on sait aussi que sous la forme se cache un trait du caractère national qui ressurgit à la moindre provocation : une agressivité à fleur de peau.

Tout comme cet anthropologue japonais qui trouve agressif le grand sourire self-confident de l’Américain moyen, le grand « bonjour » et la « bonne journée » du Français qui se pointe à Mauritius Telecom, à la poste ou dans le petit « supermarket » du coin peuvent être ressentis comme une agression pour le commerçant local et des clients qui font la queue ! Quant au « merci » répété dix fois, les Mauriciens ne s’y habitueront jamais ! Ces formules de politesse ne sont pas exprimées dans la plus grande discrétion non plus. Le ton imposant de la voix, l’intonation et cette manière extravertie dans l’échange ne passent pas avec tout le monde et ne sont pas forcément appréciés.

Les Mauriciens qui travaillent dans le tourisme en ont fait les frais, et ce n’est pas une blague. Combien de fois lors de nos premiers contacts avec des Français, entre nous, on se plaignait d’une véritable migraine!

A force de regarder RFO et d’être exposés aux Réunionnais concluant leurs balbutiements dans un français approximatif par un « bonne journée », les Mauriciens ont une tendance à adopter ces mêmes comportements en guise de politesse. A s’en débarrasser un max!

Bonjour Tristesse

Quant à la spontanéité méditerranéenne, le contact chaleureux des peuples latins dans les commerces, etc., c’est certainement un trait culturel qui les définit à leurs yeux et qui leur plaît. Mais là aussi, c’est encore relatif. Un Mauricien peut ne pas y trouver ces grandes qualités lorsqu’il se déplace dans ces contrées et si jamais il les trouve et les apprécie, il sait que ces apparences de formes polies sont souvent un vernis culturel, et exposé à des intempéries relationnelles et sociales, ce vernis craque et une triste réalité se révèle : froideur et individualisme. Et ç’est désolant.

Nita Chicooree

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