Nita Chicooree

Carnet Hebdo

Mater Familias

Il convient de rappeler qu’il existe de par le monde des modèles de sociétés où le poids de la femme pèse lourd dans l’équilibre des pouvoirs. Certaines de ces sociétés sont régies sur un modèle matriarcal, d’autres ne le sont pas forcément, et il y a celles dont on ignore l’existence aussi longtemps que les sociologues ou les anthropologues ne portent pas celles-ci à la connaissance du grand public. La Chine profonde abrite en son sein une de ces sociétés où les lois sont dictées par les femmes. La propriété revient uniquement aux femmes. Les enfants, garçons et filles, sont élevés par leur mère dans la maison familiale. Bien qu’ils travaillent pour le bien-être de la société, les hommes sont priés de se tenir à distance des femmes et des enfants. En d’autres mots, ils ne peuvent que passer la nuit, lorsqu’ils en ont l’autorisation, dans la maison des femmes et des enfants et, dès que l’aube pointe son nez, ils doivent décamper illico presto ! Et ils regagnent leur colonie habitée uniquement par la gent masculine.

Une telle société ou tribu perdure aussi en Inde depuis l’époque pré indo-européenne. La logique sous-jacente de ce mode de fonctionnement serait fort probablement une manière d’équilibrer les pouvoirs; la force physique supérieure de l’homme et son rôle de géniteur se trouvant ainsi contrebalancé par le statut de la femme – propriétaire et chef de famille.

De tels modèles devraient certainement exister dans les sociétés amérindiennes et en Afrique.

D’ailleurs, l’ancienne civilisation dravidienne attribuait un rôle plus marqué au frère de la femme au sein de la famille pour atténuer l’autorité du père, l’oncle pouvant même épouser la nièce. Ce passé a-t-il laissé des traces sur la personnalité de la femme tamoule? Plus forte, moins soumise, un peu à l’image de la soeur de Ravana et à l’opposé de Sita, l’épouse du prince aryen dans le Ramayana, comme l’expliquait si bien un professeur pondicherrien de Civilisation indienne, il y a quelques années. 

Résistance au féminin

Un reportage récent sur une tribu à Madagascar démontrait comment les femmes du village ont réglé un différend concernant l’exploitation des terres par les gens venus d’un autre village. Pour montrer leur désaccord, toutes les femmes ont fait bloc et ont décidé d’abandonner leur foyer, laissant leur mari s’occuper des enfants. Elles sont restées dans un autre village aussi longtemps qu’elles n’ont pas obtenu gain de cause, c’est-à-dire la récupération des terres. Ne souhaitant pas s’éterniser dans le rôle de père au foyer, les maris se sont vus contraints de régler rapidement le problème de l’exploitation des terres pour que les femmes reviennent au village.

L’an dernier, dans un village en Inde, une jeune avocate ‘dalit’, hors caste, avait décidé, à sa manière, de s’attaquer au problème de la violence domestique qui affecte de nombreuses femmes. D’abord par la voie politique. Elle a réussi à convaincre les femmes du village de la nécessité de combattre les maux de la société en s’impliquant davantage dans la politique. Elle s’est fait élire au conseil de district local en dépit de l’antagonisme des castes supérieures qui refusaient de siéger autour de la même table qu’elle.

Revenons au village. A l’heure du retour au foyer de leur mari, les femmes se terraient dehors dans les buissons tant elles appréhendaient la violence qui allait se déchaîner sur elles. L’avocate a réussi à réglementer les heures d’ouverture des bars vendant de l’alcool à proximité des habitations et à diminuer la violence masculine. Deuxième mesure originale: la grève du sexe. Toute la communauté féminine devait refuser les rapports sexuels dès qu’il y avait la moindre violence domestique ! Il semble que la méthode est très efficace.

Pour son combat en faveur des femmes du village, la jeune avocate a été récompensée par la Présidente du pays. 

Solidarité féminine

Les singes bonobos ont la particularité de fonctionner sur le mode matriarcal; mâles et femelles cherchent la nourriture ensemble mais ce sont les femelles qui en font la répartition. Leur société est réputée non-violente même si elle n’est pas exempte de conflits. Cette non-violence est peut-être aussi due à la sédentarisation et à leur sexualité débordante.

Chez certaines espèces animales, comme chez les éléphants, les femelles s’occupent des petits de toute la communauté. Laissons nos amis animaux dans leurs lointaines contrées.

Et nous? En fait, que réclame Rajini Lallah par la voie du MLF? Une meilleure organisation sociale pour que la vie des femmes (à qui incombe la responsabilité de nourrir leur famille en plus d’assumer une vie professionnelle) soit facilitée dans la vie quotidienne. Que les fonds soient débloqués pour créer des structures qui allègeront les tâches des femmes.

Le lendemain des élections de 2010, les deux femmes ministres ont déclaré leur intention d’instituer des semaines de réflexion sur des thèmes différents. On espérait voir tout le pays cogiter sur la droiture, l’intégrité, l’honnêteté, la solidarité, le bien commun, etc., pour assainir la moralité publique. Rien de tout cela.

Quelle que soit la manière dont on envisage l’avenir du pays et l’organisation sociale, le modèle et les rapports d’experts venus d’ailleurs ont fait leur temps. Les valeurs féminines devront être portées par un meilleur équilibre du poids des femmes et des hommes au sein de la société. Les réponses ne viendront pas des bureaux climatisés des ministres mais de la société civile, de la base même qui est capable de se réinventer si tant est qu’elle soit consciente de son potentiel de remuer l’énergie et l’intelligence nécessaires pour se reprendre en main. 

Nita Chicooree

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