“Le PTr ne choisira personne d’autre que Ramgoolam pour mener les prochaines batailles électorales…

… et je ne vois pas Ramgoolam partager un mandat premier ministériel”

Interview: Jean Claude de l’Estrac

* ‘Les grandes eaux du tsunami annoncé se sont transformées en eau de boudin. C’était prévisible et c’est la faute de Sherry Singh’

* ‘Les Chinois sont des adeptes de la realpolitik. Ils ne feront pas de vagues…
…espérant des jours meilleurs en jouant de la force de leur économie infiniment plus puissante que celle de l’Inde’


A côté des tensions traditionnelles entre la Chine et l’Inde, il existe aussi toute la panoplie d’autres problèmes. Depuis la fin de la guerre froide, le poids stratégique et économique de l’océan Indien a considérablement augmenté. Cette zone est convoitée par plusieurs groupes. Si les Etats-Unis n’ont jamais sous-estimé son importance et la base militaire de Diego Garcia est l’exemple parfait de la vision de cette grande puissance pour garder un œil sur la région, la République populaire de Chine, elle, négocie savamment pour consolider ses bases sur le continent africain et Madagascar. Jean Claude de l’Estrac, journaliste, homme politique de longue date et ancien ministre des Affaires étrangères, nous dévoile les subtilités politiques associées à la région océan Indien dans le monde contemporain


Mauritius Times : Après l’annonce de l’accord intervenu entre le Parti Travailliste, le MMM et le PMSD sur le principe d’une alliance en prévision des prochaines élections municipales, des questions se posent sur la viabilité d’une telle alliance. Est-ce enfin la bonne, selon vous? Et, est-ce crédible?

Jean Claude de l’Estrac : Si cette alliance se fait pour les élections municipales – au cas où elles se tiennent – elle se fera pour les législatives, sauf si les résultats des urnes sont catastrophiques pour elle.

Cette alliance a été rendue possible parce que Bérenger s’est résolu à soutenir Navin Ramgoolam dans sa quête d’un nouveau mandat. Si les résultats sont probants aux municipales, ils cimenteront l’alliance. Si, au contraire, les électeurs boudent cette nouvelle coalition, il est probable qu’une débandade s’ensuivra.

* Paul Bérenger et Xavier Duval s’étaient opposés à l’idée que Navin Ramgoolam soit présenté comme candidat au poste de Premier ministre en février dernier. Qu’est-ce qui a changé, selon vous, pour que Paul Bérenger et Xavier Duval reviennent à de meilleurs sentiments par rapport à un éventuel ‘prime ministership’ de Navin Ramgoolam?

Le Parti Travailliste, son comité exécutif tel qu’il est constitué, ne choisira personne d’autre que Ramgoolam pour mener les prochaines batailles électorales. Et je ne vois pas Ramgoolam partager un mandat premier ministériel.

La question d’un autre candidat travailliste au poste de Premier ministre ne se posera que si Ramgoolam, pour une raison ou une autre, s’en trouve empêché.

Bérenger et Duval ont fini par adouber Ramgoolam faute de l’émergence d’un autre premier ministrable potentiellement capable de donner la réplique à Pravind Jugnauth dans la dizaine de circonscriptions qui font les élections. C’est de la réalpolitique. L’idée d’un renouveau du leadership politique, c’est pour 2029 !

* La question la plus importante, toutefois, c’est de savoir si cette alliance – si elle dure au-delà des municipales – obtiendra l’adhésion d’une grande majorité de militants et de travaillistes, et d’une frange importante des abstentionnistes pour constituer une majorité gagnante?

C’est effectivement l’enjeu de ces municipales, si elles se tiennent.

D’abord, légalement, la date butoir pour organiser ces élections est le 13 juin 2023. Et là encore, arrivé à cette date, le gouvernement peut toujours proposer au Parlement de voter un nouveau renvoi.

C’est ce qu’il sera tenté de faire à mon avis. Je ne vois pas le gouvernement prendre le risque de tenir ces élections municipales, à quelques mois des législatives, dans des circonscriptions a priori plutôt gagnées à la cause de l’opposition. Cela dit, le MSM peut vouloir tenter le coup en tablant sur un éparpillement du vote antigouvernemental.

* De l’autre côté de la barrière, il y a l’alliance gouvernementale qui n’a eu de cesse d’accumuler les scandales, et le PM est lui-même pris dans la situation délicate que nous connaissons. Parallèlement à cela, nous subissons de plein fouet les effets de l’inflation et de la crise économique, avec une baisse significative du niveau de vie. Mais le gouvernement de Pravind Jugnauth ne semble pas forcément faiblir aux yeux d’une part importante de l’électorat. Qu’est-ce qui explique cela, selon vous ?

C’est la conséquence de l’extrême fanatisation d’une partie de l’électorat et de l’indifférence d’une autre partie. Au fait, nous savons peu de choses du mood réel de l’électorat même si on sent bien que la perte de son pouvoir d’achat est sa principale préoccupation pour le moment. Mais n’extrapolons pas.

Dans deux ans, la situation pourrait être bien différente ; une catastrophe économique n’est pas une fatalité, et la distribution de quelques douceurs au moment voulu suffira sans doute pour impressionner l’amnésique qu’est l’électeur. C’est le pari de Pravind Jugnauth.

* Pravind Jugnauth disposerait aussi, du moins pour l’instant, de soutiens importants de l’étranger. Des acquis non-négligeables, parait-il?

Si vous parlez de soutien électoral, je ne crois pas qu’un apport étranger soit déterminant ; si vous parlez de soutien financier, je crois que le MSM n’en a pas besoin.

* Par ailleurs, ceux qui voulaient croire que l’affaire de ‘sniffing’ et le ‘coming-out’ de Sherry Singh allaient déstabiliser l’alliance gouvernementale ont vite déchanté, parait-il. Le tsunami annoncé ne s’est pas produit. Pire, Sherry Singh semble avoir été laissé sur la touche par les grands partis du pays – le PTr et le MMM, mais aussi le PMSD. Etait-ce prévisible?

Oui, les grandes eaux du tsunami annoncé se sont transformées en eau de boudin. C’était prévisible et c’est la faute de Sherry Singh.

Dans un premier temps, au moment de ses premières allégations, l’ancien patron de Mauritius Telecom s’était drapé du manteau d’un chevalier blanc, dénonçant l’inacceptable du haut de ses « valeurs » et de ses « convictions » proclamées.

Il était apparu comme un protecteur de la transparence publique, sacrifiant sa carrière et ses intérêts personnels pour le bien public. Un vent frais traversa le pays. Ce fut de courte durée. Dès que Sherry Singh se jeta dans les eaux troubles de la politique, il perdit une grosse part de sa crédibilité.

* Cette affaire de ‘sniffing’ a mis en lumière les manœuvres de grande envergure – certaines très discrètes – des grandes puissances dans cette partie du monde. Vous avez soutenu dans un article paru dans l’express l’année dernière que “L’enjeu est très large. Nous sommes concernés…” Les données n’ont pas changé, semble-t-il?

Absolument pas.

Je n’ai pas cessé d’attirer l’attention des Mauriciens sur la situation explosive qui existe désormais dans l’océan Indien et des risques que nous courons. Un grand nombre de stratèges estiment que le risque d’une confrontation dans l’océan Indien entre les rivaux historiques, l’Inde et la Chine, est très réel depuis que le centre de gravité de la géopolitique mondiale s’est déplacé du théâtre euro-atlantique à l’aire Asie Pacifique et océan Indien.

Ce risque est tellement réel qu’il a poussé et l’Inde et la Chine, à se constituer des réserves de pétrole de peur d’un blocus sur les voies maritimes de navigation de l’océan Indien, devenues les principales routes commerciales du monde. Il est estimé que plus de 100 000 navires et près de 50% des containers transitent dans la région chaque année.

Nous sommes directement concernés : nous avons offert à l’un des rivaux de construire une base sur notre territoire ; à une demi-heure d’avion, il y a la base navale française, à Pointe des Galets, à l’île de la Réunion ; à 1000 kms se trouve une des plus importantes bases américaines, à Diégo Garcia. En cas d’un conflit ouvert, nous serons certainement impactés.

* On parle de la nécessité pour Maurice d’adopter une politique de neutralité devant ce qui se dessine dans l’océan Indien. Mais nous savons tous que c’est dit pour la galerie et les forums internationaux, car tous les gouvernements mauriciens depuis l’indépendance ont été impliqués, de façon directe ou indirecte, dans le jeu des grandes puissances dans l’océan Indien, et c’est probable que cela ne va pas changer de sitôt. Qu’en pensez-vous?

Ce n’était pas que pour la galerie. Pendant plusieurs années, la diplomatie mauricienne s’était tenue au principe du non-alignement.

C’était le cas au temps de la guerre froide entre les Etats-Unis et l’Union soviétique. Nous étions soucieux d’apparaître véritablement non alignés par rapport à ces deux superpuissances.

Ministre des Affaires étrangères à l’époque, c’est ce qui m’avait poussé à faire nommer un diplomate de carrière, en l’occurrence Armand Maudave, aux Nations unies plutôt qu’un politicien du MMM soupçonné d’être proche de Moscou.

La rivalité Inde/Chine a remplacé celle des Américains et des Soviétiques dans notre région, mais cette fois-ci, nous sommes perçus comme étant alignés sur l’Inde.

* Le récent échange par médias interposés entre le ministre Bobby Hureeram et l’ambassadeur de Chine à Maurice sur les contrats de Huawei à Maurice nous a fait vivre un épisode rare dans la vie politique mauricienne. Nous n’entendons jamais un diplomate interpeller ainsi un ministre, tout comme nous entendons rarement les ministres parler aussi ouvertement et frontalement des dossiers qui relèvent de la politique internationale de Maurice. Pensez-vous qu’une fissure est apparue dans les relations avec la Chine ?

Je ne le crois pas. Les diplomates chinois sont parfaitement conscients du fait que la diplomatie mauricienne est inféodée à l’Inde.

Avant l’affaire Huawei, les Chinois ont été rabroués par Maurice à diverses reprises en raison de cet alignement et même en sacrifiant nos propres intérêts. Cela a été le cas quand, à l’instigation de l’Inde, nous avons refusé le projet de construction d’un port de pêche à Bain des Dames.

Pareillement, nous avons refusé de nous joindre au projet chinois de Route de la Soie, et de profiter des investissements qu’il propose, parce que l’Inde est hostile à ce projet qu’elle décrit comme une tentative de l’encercler politiquement et militairement.

* Quel rôle est aujourd’hui accordé ou doit être accordé à la Chine en raison de sa montée en puissance sur le plan global dans notre politique internationale et régionale ?

Les Chinois sont des adeptes de la realpolitik. Ils ne feront pas de vagues, espérant des jours meilleurs en jouant de la force de leur économie infiniment plus puissante que celle de l’Inde.

* On entend la rumeur insistante que la Chine est en train de négocier avec le gouvernement malgache pour l’installation d’une base militaire dans la grande île. Si ce projet va de l’avant, ce sera le deuxième ancrage militaire chinois dans la région, après celui de Djibouti. Est-ce qu’une telle base militaire aussi proche de nos côtes consolidera la sécurité de notre région, selon vous ?

Nous sommes déjà encerclés par les bases militaires de trois différents pays, y compris celle que nous installons sur notre propre territoire. Une quatrième à Madagascar, si cela se vérifie, ne changera rien à la donne.

Je ne suis pas sûr qu’elles soient un gage de sécurité pour notre région. Le plus souvent, les analyses sur le rapport de forces dans la région et sur les manœuvres des uns et des autres insistent plutôt sur les risques de guerre dans un océan Indien devenu A sea of Uncertainty.


Mauritius Times ePaper Friday 12 August 2022

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