L’alternative Ptr-MMM-PMSD se précise

Echiquier politique

By Aditya Narayan

La réunion tripartite des leaders du Parti travailliste, du MMM et du PMSD, tenue samedi le 24 juillet, pour discuter de la situation politique et économique du pays et dégager une plateforme commune de l’opposition parlementaire est sans aucun doute un événement significatif sur l’échiquier politique.

Est-elle historique? Tout dépendra de l’évolution future des relations entre les trois partis, au Parlement comme ailleurs, et ce qu’elle apportera en termes d’actions communes sur le plan politique, parlementaire et légal.

Pour une première, la réunion en était une vu qu’elle regroupait les trois leaders autour d’un agenda commun. Jamais auparavant les trois partis ne s’étaient rencontrés pour accorder leurs violons, se mettre d’accord sur le diagnostic de la situation dans le pays et envisager des perspectives d’actions conjointes.

Il y a eu dans le passé des alliances entre le MMM et le Ptr (1995-1997), entre le PMSD et le Ptr (2005-2014), et entre le MMM et le PMSD (brève alliance avec feu Hervé Duval) pour contester les élections ou gouverner ensemble.

Une alliance Ptr-MMM-PMSD serait historique si elle devait se concrétiser d’ici les prochaines élections municipales (2021) ou élections générales (2024).

Bipolarisation inévitable

Une telle alliance, qui rassemble déjà 63% des électeurs ayant voté contre le MSM-ML-MP aux dernières élections, serait un adversaire redoutable aux partis dirigeants. Le système électoral, qui a permis aux partis dirigeants d’accéder au pouvoir avec 37% des voix mais avec une majorité relative de sièges, n’est pas propice à une lutte à trois, comme on l’a vu aux élections de 2019.

Ce système inique impose la bipolarisation politique entre deux camps opposés. Les partis d’opposition mesurent parfaitement les risques politiques d’une dispersion des forces face aux partis dirigeants, qui ne lésinent pas sur les moyens d’affaiblir l’opposition démocratique et de museler la société civile.

La première réunion tripartite semble de bonne augure pour l’avenir des relations inter-partis. Elle sera suivie de réunions tripartites toutes les deux semaines en vue de coordonner les actions et les discours. Entretemps, des équipes de jeunes de chaque parti se rencontreront pour planifer une action coordonnée sur les réseaux sociaux, qui influencent certainement la jeunesse branchée aux plateformes numériques. Il y a évidemment une volonté de faire cause commune, qu’elle soit tactique pour contrer un gouvernement tout-puissant ou stratégique pour le déloger du pouvoir à terme.

Apparemment, la démarche des partis dirigeants d’incriminer le leader du MMM dans l’affaire Saint-Louis Gate faisait partie d’une stratégie visant à isoler le MMM au sein de l’opposition et favoriser la recomposition d’une alliance bleu-orange-rouge (comme l’alliance bleu-blanc-rouge qui régna de 1983 à 1991). On disait le PMSD mal à l’aise dans l’opposition après le scrutin de 2019. Or, il paraît que cette stratégie n’a pas eu l’effet escompté car les leaders du Ptr, du MMM et du PMSD ont resserré les rangs contre leur adversaire commun.

Quatre raisons de collaboration

Essentiellement, les trois leaders ont donné quatre raisons pour justifier le regroupement des partis d’opposition en vue de mieux collaborer au Parlement d’abord et ensuite étendre cette entente sur le terrain. Elles sont :

(a) les dérives anti-démocratiques du régime;

(b) la contestation des dernières élections en Cour suprême;

(c) les nombreux scandales financiers en ces temps d’austérité économique; et

(d) la stratégie de diversion du régime par l’appel aux instincts sectaires.

En matière de démocratie, il est clair que le régime démontre de plus en plus une intolérance à la critique. Le Parlement ne fonctionne pas comme il se doit avec les expulsions fréquentes des députés de l’opposition, causées par leurs réactions aux provocations venant du côté de la majorité ou de certaines interventions du Speaker.

L’opposition s’estime lesée dans ses droits avec pour preuves le refus de questions parlementaires jugées embarrassantes et la limitation du temps de parole sur les projets de loi. L’exaspération de l’opposition est telle qu’elle a présenté une motion de blâme contre le Speaker, laquelle motion est d’ailleurs débattue à des heures indues. Il va de soi que les règles d’impartialité et de respect mutuel n’y sont pas scrupuleusement respectées.

Dérives anti-démocratiques

En dehors de l’Assemblée nationale, les détracteurs du Gouvernement ne sont pas mieux traités. La société civile est soumise à des pressions diverses avec l’arrestation d’internautes trop téméraires, la convocation devant des comités disciplinaires des intellectuels qui osent parler librement , le transfert de fonctionnaires considérés comme lanceurs d’alerte dans les scandales financiers et le licenciement de syndicalistes trop revendicatifs dans le secteur public. Les lois liberticides votées dans le sillage de la pandémie visent à museler l’opinion publique autant que possible.

L’opposition est convaincue que toutes les institutions publiques, à l’exception du DPP et du judiciaire, sont instrumentalisées à des fins politiques. Comme en témoignent la nomination d’une ex-politicienne pour remplacer une scientifique à la tête de la Mauritius Standards Bureau et celle d’un chef d’une association socio-culturelle pour présider une institution qui est censée laΪque (Conseil des Musées). Alors que l’ICT Act est invoquée pour interpeller des internautes -suspects de manque de réserve, un amendement proposé au Code pénal vise à criminaliser tout délit d’information ou tout délit d’opinion à propos de la souverainté mauricienne sur les territoires de Maurice. Aucun débat ne serait donc possible sur les Chagos (objet de contentieux avec la Grande Bretagne avec des chagoissiens installés à Londres dans le camp anglais), Rodrigues (où certains souhaitent plus d’autonomie) et même Agaléga (où la présence des Indiens fait l’objet de contestation de la part de certains).

Pétitions électorales

La contestation des élections de 2019 dans certaines circonscriptions est une autre préoccupation chère aux partis d’opposition. Idéalement, les pétitions électorales auraient dû être débattues en Cour dans un délai raisonnable (30 jours), mais les tactiques dilatoires alléguées des défendeurs retardent les auditions en Cour depuis 9 mois. Ailleurs, en Afrique, notamment au Malawi, la Cour suprême s’est saisie des pétitions électorales très vite après les dernières élections et a donné son verdict. Comme quoi nous avons à apprendre de nos pairs africains en matière de gouvernance.

Scandales financiers

Les scandales financiers se succèdent à un rythme effréné. Un scandale chasse l’autre. Il y a eu les pertes énormes chez SBM pour cause de créances douteuses (prêt non garanti accordé à un homme d’affaires indien). Air Mauritius a fait un crash financier avec ses lourdes dettes. Le Saint-Louis Gate a révélé des pratiques de corruption autour de l’allocation d’un contrat du CEB. La STC et le ministère du Commerce et celui de la Santé sont englués dans une controverse sur l’allocation de contrats d’approvisionnement en produits et équipements médicaux pour Rs 1,5 milliards sans appel d’offres. Dans tous ces cas, le Gouvernement refuse une commission d’enquête ou se cache derrière une prétendue enquête de l’ICAC pour refuser de répondre aux questions au Parlement. Les coups d’éclat de l’ICAC avec les perquisitions et la saisie d’ordinateurs des parties incriminées n’impressionnent guère.

Ethnicisation des enjeux

Accablé par les critiques de l’opposition et les interrogations de la société civile au sujet des pratiques de mauvaise gouvernance, le régime essaie de faire peur par l’arrestation ou l’intimidation de ses détracteurs. En sus de ces tactiques, il y a un recours à une campagne de diversion fondée sur l’ethnicisation de certaines questions (le problème des squatters, la brutalité policière durant le confinement). Les attaques sectaires contre certains politiciens accusés de crime de lèse-majesté (“India-bashing” allégué concernant des médicaments importés) ou de mentalité coloniale sont perfides.

L’île Maurice se veut moderniste, mais des politiciens, vieux comme jeunes, ne peuvent s’empêcher d’invoquer l’épiderme de leur adversaire dès qu’ils sont acculés. C’est dire combien la politique n’a pas changé en 50 ans d’indépendance. Certains restent prisonniers du carcan des préjugés hérités d’un autre âge. Les plus optimistes croient que la communalisation des enjeux est une tactique conjoncturelle (la fin justifiant les moyens) qui ne remettra pas en question l’équilibre de la société, mais elle ouvre des plaies peu cicatrisées. Elle exploite des lignes de faille latentes dans une société multi-culturelle qui n’a pas besoin de fractures sociales en ces temps difficiles.

Les quatre raisons données pour l’unification des forces de l’opposition reflètent sans doute les préoccupations fondamentales d’une grande partie de la population. Certains idéalistes vont renvoyer dos à dos le régime et l’opposition parce qu’ils sont désabusés par un système politique incorrigible. Les cyniques diront que tous les politiciens sont pareils. A chacun son tour de manger, disent-ils.

Etant donné les contraintes du système politique (mode d’élection par First Past The Post, financement occulte des partis, dominance des grands partis, appareil d’Etat au service du pouvoir, MBC propagandiste), une alliance de l’opposition n’est-elle pas la seule alternative valable à l’autoritarisme?


* Published in print edition on 28 July 2020

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