Joseph J.A. Varondin

 

La race et ses fantasmes 

— Joseph J.A. Varondin

Par les temps qui courent, il y a, dans le monde européen et surtout français, des mots qu’il faut éviter d’employer comme mots d’usage. A force d’être utilisés de manière équivoque et tendancieuse, liés à une sémantique kaléidoscopique, ils finissent par devenir tabous et exigent beaucoup de précaution sinon d’hypocrisie dans leur utilisation. Parmi eux, trois sont des braises diaboliques de nos jours : race – que l’on remplace hypocritement par le mot ethnie lequel ne concerne que la culture -, religion et nation. Les médias réunionnais se mettent au diapason par phénomène de mimétisme colonial. Pourtant, dans « l’Ile qui n’est plus Sœur », jusqu’à naguère abritée des poisons et des perversions extérieurs en la matière, on a toujours appelé un chat un chat et gros matou, un fripon. 

Négationnisme de la race

Naguère feu Kadhafi – (pourquoi dit-on feu à propos de quelqu’un alors qu’il est éteint ? Encore une exception française !) –, naguère donc, feu le Bédouin avait dit, qu’un soir, il s’était couché Libyen et que le lendemain, il s’était réveillé Africain. J’ignore si cette transsubstantiation nocturne a changé la face du continent noir. Aucune importance. Mais un phénomène du même genre m’a frappé à l’insu de mon plein gré. Au mi-temps de ce mois de mars, je me suis couché un soir un bon medley racial réunionnais et je me suis réveillé sans race le lendemain. Oui, sans race ! Moi qui en avais au moins deux fondues en moi ! Au pied du lit, d’un côté il y avait un écrit de l’ami André Blay paru dans les gazettes et qui parlait « d’en finir avec les Arabes » — (Je n’en suis pas, donc je ne me suis pas senti en danger de mort. Merci André ! Je n’irai donc pas cracher sur ta tombe. Je serai mort avant toi.) – et de l’autre, François Hollande, le futur Président de la République française, qui annonçait qu’aussitôt en poste, il allait supprimer le mot race de la Constitution française. Rien que ça et comme ça ! En congrès à Versailles, certes, mais d’un simple trait de plume à la François 1er « car tel sera son bon plaisir ». Là, c’est sans équivoque. Sous le règne de François III de Hollande, interdit de race, je ne vais plus être moi ! Alors que jusqu’à présent j’étais un cocktail d’au moins deux races sinon plus, depuis plus d’une quinzaine de jours je suis un homme sans race grâce à des personnes qui, à ce que je présume, en ont pourtant une dont – de toute évidence – ils n’ont pas honte.

Au fait, ils ont honte des races autres que la race blanche. Les Européens, les Français surtout, ont peur du mot race comme du mot religion et du mot nation. Après avoir colonisé et asservi par millions d’autres races qu’ils ont qualifiées d’inférieures pendant des siècles, aujourd’hui les Européens, les Français surtout, vont jusqu’à nier l’existence des races contre toute évidence. C’est une monstrueuse hypocrisie. Ainsi en France, les Français non-européens ne sont plus des Noirs, des Arabes, des Asiatiques, des Indiens ou des Métis mais ils sont qualifiées de « Français de la diversité ». Que signifie cela exactement ?

Ainsi les anciennes ministres de Sarkozy, Rachida Dadi – (Arabe) et Rama Yade – (Africaine) – sont qualifiées de « représentantes de la diversité ». Il les envoie faire de la propagande pour lui dans les banlieues et les quartiers peuplés d’immigrés non-européens. Mais Eva Joly, la Norvégienne et Cohen Bendit, l’Allemand, deux leaders écologiques de France, ne font pas partie de la « diversité » eux. Même immigrés, ils sont blancs. Belle hypocrisie raciste !

Mieux ! Autrefois, en France, on disait et écrivait « un Noir Américain » pour désigner un citoyen noir des USA. De nos jours, il faut dire « un Africain Américain » pour « faire bien ». Par contre, tous les Réunionnais non-blancs font partie de la fameuse « diversité » tandis que moi, je n’ai pas droit au qualificatif « d’Indien Français », comme mon ami Chane Tok n’a pas droit au qualificatif de « Chinois Français ». Comme L’Africain Américain Barack Obama ! Comment s’appelle cela – ce comportement des Français de souche dont je ne suis pas – ?

Il est vrai qu’en France, il est interdit de mentionner sa race, comme si c’était une honte et un crime. Par ailleurs, la France s’interdit dans ses statistiques démographiques de dire de combien de Noirs, d’Arabes, d’Indiens, et de Métis est composée sa population sinon son peuple. Sous le prétexte que dans sa belle République, il n’y a que des citoyens égaux entre eux et non des ressortissants de races diverses. La même interdiction s’applique à l’île de la Réunion qui est pourtant multiracial depuis 1665. Ainsi, il est interdit de compter et de dire combien de Français zoreys, Comoriens, Malgaches et Mauriciens habitent à La Réunion. C’est une ineptie ! Car le Réunionnais, lui, s’acharne à en donner le nombre alors même que les chiffres avancés ne sont pas certifiés par un recensement officiel. Mais le Préfet de La Réunion, lui, possède ces chiffres que lui fournissent les Renseignements Généraux qui font leur recensement dans le secret de leur cuisine policière.

 

La race, un ancrage humain

Avouez que perdre sa race par la grâce d’un homme qui se prend pour un Dieu, cela déstabilise. Quand depuis sa naissance, l’on a vécu de si nombreuses années avec sa race comme premier costume, l’on ne manque pas de se sentir nu dès l’instant où l’on apprend qu’elle ne va plus exister officiellement. Certes, depuis mes grands-parents, les croisements successifs ont fait que le caractère monoracial, si lentement récessif, a été quelque peu dilué dans mon humble personne.

Même mon patronyme a été modifié au fil des générations par l’Etat Civil français. N’empêche, de tout temps et jusqu’aujourd’hui, mon entourage humain m’a toujours classé dans une communauté sui generis par la race et le patronyme. Au Lycée Leconte de Lisle déjà, j’ai été, parfois quoique rarement, considéré comme un « contre-nation » — (un non-Réunionnais) tout comme l’étaient mes très rares camarades dont les grands-parents étaient originaires de la Grande Péninsule pas encore divisée entre hindous et musulmans. Et pourtant ! Socialement j’étais du côté ensoleillé de la rue comme du bon côté de la barrière avec les recommandations de la bonne société civile aussi bien que religieuse qui ne pouvaient qu’être blanches.

Dans mon cas, on n’entrait pas au Lycée autrement. Ainsi « introduit », je suis entré en CE2 à Leconte de Lisle. Et, sous mon uniforme de drill blanc et mon casque colonial de lycéen, pendant onze ans, ma race de medley humain me distinguait sans me séparer de mes camarades. Elle me personnalisait. Et tout le monde s’en trouvait bien comme tout un chacun s’y retrouvait aisément. La race alors, autant que le patronyme, était consubstantielle à l’identité. Et elle l’est encore et le sera toujours malgré les métissages divers permanents et l’évolution des mentalités et des mœurs. Malgré les diktats de potentats européens. C’est une disposition de la nature. Elle a créé les races pour diversifier l’espèce humaine et les hommes ont créé les castes et les classes pour diviser les nations. C’est un phénomène social séculaire bien enraciné chez l’insulaire et cela ne doit absolument pas choquer. Au contraire. C’est une exception réunionnaise !

Ainsi notre voisin d’autrefois. Un Monsieur de la bourgeoisie – (à La Réunion, elle ne peut être que blanche) –, pour mettre en exergue notre appartenance raciale qu’il jugeait inférieure à la sienne, et occulter l’existence de mes grands-parents nés « de bonne race » selon lui, s’obstinait à accoler le patronyme de ma grand-mère paternelle « métisse de race inférieure » à celui de mon père, tout en lui supprimant son prénom chrétien – (difficile à suivre ? et pourtant, c’est encore souvent comme cela aujourd’hui quoi que l’on dise !) – quand il sollicitait la permission de venir chasser sur les terres du « sous-race » qu’était notre père à ses yeux.

Nous nous moquions alors du Monsieur au patronyme à la double charnière qui n’était même pas propriétaire de la maison qu’il habitait ni des rosiers qui embellissaient son jardin ! Pourtant à l’école, j’étais le grand ami de l’un de ses fils alors que ses filles me regardaient passer devant leur varangue sans me voir. Rien d’illogique jusque là ! Ces comportements étaient naturels, donc normaux. Il n’y avait rien à critiquer ni à redire ni à condamner. La Réunion était faite ainsi et elle vivait en paix ainsi. Pas de symbiose profonde, pas d’antagonismes violents non plus. Au contraire, elle offrait l’image d’un patchwork harmonieux où chacun vivait à la frontière de l’autre sans jamais la franchir avec violence.

Je ne fais pas l’apologie de la race. Mais comme j’ai grandi et mûri avec la mienne, je ne vois pas pourquoi, à suivre l’exemple de gens qui n’ont pas eu le même parcours humain et social que moi, je devrais les éradiquer toutes, la mienne en même temps. Je suis bien dans ma race et dans ma peau dont je suis fier et je ne vois pas pourquoi j’accepterais qu’on la fasse disparaître. Ni que l’on fasse disparaître celles des autres. Fût-on Président d’une orgueilleuse et puissante République. Il faut les respecter toutes. Appartenir à une race et le reconnaître, ce n’est pas obligatoirement être raciste. Mais les négationnistes français de la race – (scientifiques ou illettrés) – me font rire quand ils disent qu’il n’y a plus de races ni de racisme aujourd’hui.

Il sévit toujours ici et dans le monde entier mais il a pris des formes et des expressions plus discrètes qui relèvent très souvent de l’hypocrisie. Surtout à La Réunion où la lutte des classes se confond depuis toujours avec la lutte des races parce que l’Histoire l’a ainsi voulu. Certes, il y a ceux qui voudraient que le racisme disparaisse et qui souhaitent se fondre dans l’autre parce qu’ils y voient comme une promotion sociale à se blanchir mais il y a aussi ceux qui ne veulent ni le voir ni le faire disparaître et encore moins se fondre dans l’autre car cela revient pour eux à une dégradation raciale et sociale. Et ils sont la majorité. Le racisme est comme le péché chez le croyant : il existe, on le commet, on le condamne, on l’efface par une confession, on se reprend et on recommence jusqu’au prochain effacement par repentance.

 

Le racisme, un héritage historique

Il faut le reconnaître et l’admettre : les Réunionnais sont racistes à des degrés divers depuis le premier jour du peuplement avec colons blancs et esclaves malgaches ; la différence de races et de classes en était le germe. Mais, au cours des siècles et des transhumances, ce racisme s’est tellement modifié qu’il est aujourd’hui à géométrie étonnamment variable. Variabilité qui va du racisme facho-nazi – (inspiré de l’Europe) – au racisme totalement édulcoré, né de la promiscuité sociale quotidienne des races diverses à tous les niveaux. Pas du tout ou infiniment moins au sommet de la pyramide, bien sûr, mais beaucoup plus à la base. C’est un racisme sui generis forgé entre 1665 et 2012 que seuls les indigènes savent gérer avec un certain bonheur pour vivre en harmonie. Ainsi, le beau-père peut aimer sa bru d’une autre race mais détester ses congénères en général. Allez comprendre !

C’est pourtant à ce prix-là que nous jouissons de la paix des races « du battant des lames au sommet des montagnes ». L’allogène – (anthropo-socio-ethnologue ou simple quidam) – est prié instamment de ne pas interférer avec son code européen. Surtout ne pas fourrer son nez dans l’interprétation et la gestion du racisme insulaire. Il n’a pas vécu 347 ans dans ce melting pot qui n’a toujours pas tout fondu ni tout mélangé. Mais la paix raciale et sociale a été maintenue. L’Européen n’a pas acquis notre expérience en la matière. Surtout, qu’il ne cherche pas à se mettre dans la peau de l’autre – (du Blanc insulaire comme de l’homme de couleur) — ou à vouloir faire l’autre changer de peau. Il ne pourra que diviser, détruire les équilibres et s’attirer mille rancœurs.

Moralité : « A chacun son racisme et les races seront bien gardées comme sera sauvegardée l’harmonie raciale même bancale du monde insulaire ».

Il semble qu’au fil des décennies, si le Réunionnais survit au tsunami européen, le racisme sera éradiqué en ses formes les plus grossières sinon les plus subtiles. Il sera tellement soft qu’il n’apparaîtra plus que comme une philosophie individuelle et non comme un sentiment collectif. Avec le progrès social et économique, une race ne sera plus liée à la pauvreté et à l’illettrisme, héritages du passé. L’antagonisme des races sera remplacé par la lutte des classes et des castes jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de luttes contre quoi que ce soit, faute de races et de classes nettement compartimentées. A chacun de mettre du sien. A chacun de se libérer de sa Varangue blanche, de sa Varangue massalé, de sa Varangue shop-shui, de sa Varangue maloya, de sa Varangue hallal et de sa Varangue métisse, pour construire la Varangue réunionnaise diversement colorée et ornée. Et ce, sans que le Zorey ne tente d’y adjoindre sa cuisine.

Pour y parvenir à cette société idéale : l’instruction, l’éducation et l’honorabilité pécuniaire sont nécessaires. En attendant ces beaux lendemains qui sont encore très loin de chanter, « Cabri Soubaya va mange toujours salade Payet » et il y aura encore beaucoup d’eau de couleur sous le Viaduc du Prince Vinh San à Saint-Denis.

Joseph J.A. Varondin

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