« Il faudra bien plus que le charisme pour que Ramgoolam puisse recoller son gouvernement »

Interview: Rama Valayden

« Je ne vois pas 1000 manifestants derrière Berenger devant l’Assemblée nationale. Le peuple ne va pas le suivre »

Comme d’habitude, le jeu des alliances et des mésalliances surprend au quotidien le citoyen ordinaire.  Toutefois les jeux sur l’échiquier politique demeurent trop loin des préoccupations du Mauricien. Même la reforme électorale a perdu de sa superbe.  Rama Valayden nous livre ses impressions sur les tractations entre partis politiques, et il considère quelques développements possibles dans ce domaine dans un proche avenir.

Mauritius Times: Quelle lecture faites-vous de la situation sur l’échiquier politique présentement et du nouveau rapport de forces suite à l’échec des négociations entre Navin Ramgoolam et Paul Bérenger ?

Rama Valayden : Ça ressemble beaucoup a un « rason », un « muluktani »… c’est de la mare, ce qui fait que c’est bien plus un sentiment de dégoût qui se dégage en raison des tractations et combines des différents intérêts politiques en compétition, mais aussi de certaines sociétés secrètes qui n’ont rien à faire avec la politique au sens large du terme mais qui essayent de manipuler X, Y ou Z.

Ce qui se passe actuellement ne mérite même pas une lecture parce que nous allons nous retrouver dans quelques jours face à un autre scénario, et il y aura par la suite d’autres scénarios qui vont s’enchaîner jusqu’à ce que les choses se tassent pour des raisons bassement partisanes et relevant de la question du rapport de forces.

Quelle lecture doit-on faire de ce projet d’alliance brisé sur les récifs de l’incompréhension ou de la tentative de Bérenger d’imposer son agenda par le biais d’une communication massive par presse interposée sinon que cela nuit aux intérêts du pays ? Est-ce que cela va toutefois nuire également aux intérêts du PTr et à ceux du MMM ? Je ne le pense pas malgré ce qu’on a dit dans certains milieux par rapport à la crédibilité de la classe politique et que la force électorale de ces deux partis soit entamée. Aussitôt la campagne lancée et « the battle lines drawn », ils vont tous deux retrouver leur force de frappe.

En ce qui concerne le rapport de forces entre le PTr et le MMM, il me semble que Bérenger a pu déstabiliser le gouvernement de Navin Ramgoolam, ce qui fait que le rapport de forces s’est inversé, pour le moment en faveur du MMM. C’est clair, aujourd’hui, que Ramgoolam a besoin non pas d’un allié naturel mais d’un allié gouvernemental, en l’occurrence le Mouvement Rodriguais, pour se maintenir au pouvoir. Deuxièmement, suite à des informations qui ont été savamment distillées dans une certaine presse contre quelques membres du gouvernement qui n’obtiendraient pas de tickets du PTr dans le cadre d’un arrangement politique avec le MMM, ces derniers doivent se sentir visés ou même blessés. Ce qui m’amène à dire que la confiance ne serait pas de mise à l’intérieur du gouvernement de Navin Ramgoolam. Et il faudra bien plus que le charisme pour que Ramgoolam puisse recoller son gouvernement.

* En d’autres mots, il s’est fragilisé, selon vous ?

Oui, effectivement, il s’est fragilisé. De l’autre côté, Bérenger s’est aussi fragilisé, il y a eu cassure – certes pas une grande cassure puisque ce n’est qu’un seul membre du Bureau Politique qui a délaissé son camp. Mais le MMM a connu, à a mon avis, une scission au niveau de son électorat… disons plutôt un certain écart entre Bérenger lui-même et son électorat parce qu’il s’est approché du Parti travailliste. Mais je m’empresse d’ajouter aussi qu’une cassure définitive consommée entre le PTr et le MMM et la campagne électorale lancée, Bérenger retrouvera vite ses troupes…

* C’est donc l’adversaire, pour ne pas dire ‘l’ennemi’ commun qui rassemble les troupes ou crée la scission?

Tout à fait. Oui, c’est l’ennemi commun, parce que Bérenger a conjugué les verbes que contiennent les éléments de haine, de désamour, de méfiance, et de soupçon vis-à-vis de Ramgoolam, cela avec le soutien d’une certaine presse qu’on connaît et qui n’a cessé d’enjoliver Bérenger et de noircir ses adversaires, que ce soit Ramgoolam ou Jugnauth. Donc Bérenger retrouvera bien plus vite ses marques que la division qui s’est faite au niveau du MMM.

D’autre part, ce sera d’autant plus compliqué pour le PTr vu que Bérenger fait tout pour obtenir le soutien du PMSD de Xavier Duval et du MSM. Il a ramené sur la table la campagne électorale de 1983, comme pour affirmer que sa candidature fera l’objet d’une campagne communale. C’est pour cette raison qu’on le voit pousser Madan Dulloo de l’avant en compagnie d’autres personnes. Et pour s’assurer de faire le plein, il ira s’associer avec le MSM et le parti de Xavier Duval non pas parce que le PMSD représente quoi que ce soit sur le plan électoral mais uniquement en vue d’empêcher qu’il y ait un rejet de Bérenger lui-même.

Tandis que Ramgoolam, lui, aura à faire face au défi que représente tout ce qui n’a pas marché pour lui, mais aussi à l’usure du pouvoir et à la fragilisation de son gouvernement suite aux départs de ses deux anciens ministres des Finances et de leurs partis respectifs.

* Laisser partir Xavier Duval a-t-il été, à votre avis, une erreur politique de Navin Ramgoolam en créant le vide autour de lui ?

Cet épisode me rappelle ce qu’un historien anglais disait à l’époque à propos de Napoléon : “The first mistake we are making about Napoleon is that we take him to be a genius and he is not. The second mistakeis that when we are not taking him to be a genius, we take him to be a fool, and fool he is not.” Et c’est aussi le cas pour les adversaires de Ramgoolam.

Dans ce cas précis, ce qui a amené que Ramgoolam à laisser partir Xavier Duval, ce sont surtout les informations dont il dispose en tant que Premier ministre… Or, si Ramgoolam sait pertinemment bien qu’il n’y aura pas d’alliance avec le MMM et que, d’autre part, il n’y a pas lieu de s’associer dans une campagne électorale avec un allié qui ne semble pas pour lui comme étant « dependable », il l’a probablement dirigé subtilement vers la porte.

Mais, d’autre part, il essaye de faire comprendre qu’il peut bâtir un parti plus grand, plus homogène et plus centré sur une volonté de moderniser l’île Maurice pour rejoindre les groupes des pays développés… La question qui se pose toutefois, c’est de savoir s’il existe une thématique dans cette démarche de Ramgoolam ou est-ce qu’il avance les yeux fermés dans le tunnel ?

* Il se pourrait que s’il a laissé partir Duval, c’est qu’il était presque certain que l’accord avec le MMM était dans la poche… il croyait vraiment dans cette alliance. Qu’en pensez-vous ?

Quand on connaît Xavier Duval, on sait que ce dernier ne va pas quitter facilement le pouvoir. Il est avant tout un homme du pouvoir, un bon ministre mais un piètre politicien et il a surtout peur de se mouiller.

Quand on sait qu’il y a cette grande méfiance entre les familles Duval et Bérenger et la haine des militants vis-à-vis du PMSD, une haine qui remonte très loin dans l’histoire du MMM depuis le temps de Azor Adélaïde, Ramgoolam a peut-être misé sur le fait que Xavier Duval va demeurer au sein du gouvernement.

Je pense qu’il y a eu certains « agwas » qui ont poussé Xavier Duval vers la porte de sortie avec l’argument qu’il allait obtenir un seul ticket d’une éventuelle alliance PTr-MMM et qu’il n’allait pas retrouver le portefeuille des Finances…

* Obtiendra-t-il un meilleur deal, selon vous, d’une alliance MSM-MMM ?

À travers l’Histoire, les personnes qui pensent avoir été d’une certaine façon « fouled », vont accepter un « worse deal » de leurs ennemis si ce « worse deal » fait bien plus de mal à leurs anciens alliés.

* Il est évident que la menace de Bérenger concernant la motion de censure constituera un souci immédiat pour l’actuel gouvernement, et Ramgoolam va s’employer à fond pour la surmonter. La politique nous réserve parfois des surprises – surtout durant les moments où le pouvoir pourrait sembler chancelant pour certains. Ramgoolam devra-t-il se faire du souci pour sa majorité ?

D’abord, en ce qui concerne la menace de manifestation devant le Parlement : après que Bérenger s’est décrédibilisé ces dernières semaines, et malgré le support médiatique qu’il va obtenir matin et soir de la presse écrite et parlée, je ne vois pas 1000 manifestants derrière lui devant l’Assemblée nationale. Le peuple ne va pas le suivre, et cela va inverser la tendance qui lui était favorable.

* Le peuple est autant pouvoiriste que certains politiciens ?

Le peuple est bien plus pouvoiriste que n’importe qui. Il est le reflet de nos politiciens.

* Donc Bérenger aura intérêt de ne pas organiser cette manifestation ?

Je souhaite qu’il le fasse pour qu’il puisse démontrer une fois pour toutes qu’il n’est pas suivi de la masse. En ce qui concerne la motion de censure, qu’est-ce que Bérenger va affirmer contre le gouvernement ?

Ramgoolam va déposer le projet de loi sur la reforme électorale, et Bérenger va lui venir avec une motion de censure pour dire quoi ? Les gens du gouvernement auront seulement besoin de reprendre ses déclarations du samedi précédent pour le démolir.

Toutefois, le danger avec une motion de censure, c’est le vote secret. Si Bérenger demande un vote secret, ce sera dangereux pour Ramgoolam si cela est accepté, en raison des frustrations de certains au niveau de son propre parti dans sa démarche de contracter une alliance avec le MMM. Pour moi, cette blessure peut lui coûter cher.

* Ce n’est pas tout à fait correct de lire dans la démarche de Bérenger une stratégie visant à renverser le pouvoir autant que le fait de forcer Ramgoolam à revenir à la table des négociations pour finaliser la réforme électorale. Au fait, l’option numéro un de Bérenger demeure toujours une alliance avec les Travaillistes et il saura trouver les mots pour justifier cela auprès de ses délégués militants. Qu’en pensez-vous ?

Tous ceux qui ont suivi Bérenger en tant que politicien et ceux qui aiment l’Histoire savent très bien que Bérenger sait jouer sur plusieurs claviers. Il se peut qu’il joue là-dessus, mais je crois que c’est bien pour la première fois depuis l’époque de la lutte des classes, des FNAS, que des personnes du MMM échappent au contrôle de Bérenger. Bérenger ne les contrôle plus : il perd petit à petit son bureau politique et son comité central. Il y a bien plus de personnes qui rouspètent qu’auparavant.

En ce qui concerne la réforme électorale elle-même, Bérenger a l’art d’utiliser des subterfuges pour faire avancer ses intérêts et les intérêts qu’il représente. Avec tout le respect que je dois à tout le monde qui travaille là-dessus, je dois dire que la réforme électorale ne changera rien, c’est un mauvais ragoût.

Il n’y a rien qui va nous pousser vers le mauricianisme. Au contraire, on fait de nos leaders des êtres qui seront assujettis à des pressions de groupes socioculturels et autres lobbies.

* Il semblerait que la base travailliste n’ait pas été très enthousiaste à l’idée de partager le pouvoir avec Paul Bérenger dans le cas d’une alliance selon les termes dévoilés par ce dernier lui-même. Bérenger ne passe toujours pas, semble-t-il, et c’est le même sentiment à l’égard de Ramgoolam qui semble prévaloir auprès des militants?

Ce qui est incroyable, c’est qu’après tant d’années d’indépendance, les campagnes électorales se font non pas sur la base des idées mais au moyen de sous-entendus communaux. Le vote a été un vote communal ; le communalisme et le castéisme continuent de jouer un très grand rôle à l’occasion des élections. C’est pour cette raison que j’étais en faveur d’une alliance PTr-MMM parce que je pensais que les deux leaders, que ce soit Bérenger ou Ramgoolam peuvent – eux – dépasser le côté tribal et même leur parti politique pour se faire une place dans l’Histoire. Mais pour avoir cette place, ils auraient eu à faire table rase et changer l’île Maurice profondément durant les cinq prochaines années…

Mais malheureusement je me demande s’ils ont pris le temps et la peine de discuter des choses fondamentales, des problèmes des gens et des aspirations des jeunes…

* Mais est-ce qu’une alliance PTr-MMM selon les termes de Bérenger – premier ministre pendant cinq ans lui-même … et Ramgoolam, Président de la République avec certains pouvoirs -, et aussi, connaissant les deux personnes, pensez-vous que cela aurait fonctionné ?

Je pense que oui si ces deux personnes avaient les mêmes ambitions de recréer l’île Maurice, et de jeter les bases pour une autre société mauricienne avec des aspirations ; cela aurait pu marcher.

Je ne suis pas de ceux qui pensent que le pouvoir doit être centralisé. Je pense, au contraire, qu’il faut plusieurs axes de pouvoir dans une société moderne.

Mais cela n’est pas évident et je ne suis pas celui qui veut à tout prix copier Singapour. Loin de là. Je pense que l’île Maurice peut être un exemple pour le monde comme dans un certain nombre de cas.

Laissez-moi saisir l’occasion pour vous dire que si les choses ont capoté, je ne comprends pas la raison pour laquelle Bérenger qui connaît Ramgoolam a tout fait pour le narguer.

Même s’il n’y a pas eu de discussions, il commence à dire des choses qu’il n’a pas dites lors de la conférence de presse. Il fait un hijacking des prérogatives du Premier ministre et il pense qu’il va faire passer le message par cet acte.

Ramgoolam a eu le vote de son bureau politique mais on n’a pas d’information sur ce qui a été discuté. Or Bérenger vient tout dévoiler au public, ce qui a été décidé entre les deux leaders. À un moment donné, j’ai pensé que c’était convenu entre Ramgoolam et Bérenger parce que Bérenger se décrédibilisait et alors Ramgoolam jouait le second couteau pour le remonter au niveau de son électorat… * Sil est probable que le MMM part battu dans une lutte face à une alliance PTr-MSM (et PMSD ?), l’idée véhiculée dans certains milieux de l’opposition veut que le PTr également ne pourra avoir le dessus face aux forces conjointes d’une coalition MMM-MSM. Est-ce réellement le cas ?

Si demain, il y a une reconstitution entre le MMM-PMSD avec d’autres personnes, je pense à Guimbeau entre autres, ce sera une autre paire de manches.

Mais s’il y a un rassemblement de toutes ces personnes et de ces partis politiques, demain Ramgoolam n’aura peut-être comme allié pour une alliance que le parti de Guimbeau avec des sous-entendus qu’on aura au niveau d’une certaine presse qui fera plus de tort que de bien à Ramgoolam.

D’autre part, s’il y a un arrangement et si on essaye d’être « molo-molo » vis-à-vis de Cehl Meeah, cela fera l’affaire de Jugnauth dans certaines campagnes et dans certaines circonscriptions.

Soit encore, Ramgoolam va rebâtir complètement une alliance avec d’autres personnes, en rajeunissant son parti. Est-ce qu’il a les rênes claires et nettes ou est-ce qu’en faisant cela, il ne fera que pousser certaines personnes vers la sortie ?

Le PTr ne partira pas battu même s’il y a une alliance entre le MSM et le MMM. Tout dépendra du ‘mindset’ des Travaillistes et de leurs stratégies politiques…

* En attendant que Bérenger parvienne à ramener Ramgoolam à la table des négociations, il va s’employer activement à adoucir les sentiments de Sir Anerood Jugnauth à son égard. Même si SAJ se dit disposé à « pez néné boire de l’huile », ce n’est pas donné d’avance qu’il serait disposé à diluer les conditions d’un nouveau re-Remake. Ce sera 30-30, partage du prime ministership (3 ans-2 ans)… ou rien. Qu’en pensez-vous ?

Non, je crois qu’il faut revoir les choses… Peu importe ce qui s’est passé sous le pont, la question principale qui se pose concerne les conditions pour une alliance entre le MMM et le MSM. Encore une fois, ces conditions d’hier existent toujours aujourd’hui. Et la question de « pez néné boire de l’huile » ne se pose pas, car dans le cas de Anerood Jugnauth, c’est « boire dilhuile néné ouvert ! » Il fera tout pour promouvoir l’intérêt de son fils et du MSM.

 


* Published in print edition on 20 June 2014

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