« SAJ doit rapidement y mettre bon ordre s’il veut arrêter le lent glissement de son gouvernement… »

Interview – Lindsay Rivière, Journaliste et Observateur Politique —

« La pire des choses qui puisse arriver au MMM est de commencer à rêver, cette fois, d’une prochaine alliance avec le MSM »

« Le refus de Navin Ramgoolam de s’effacer au profit d’Arvind Boolell est dramatique pour le PTr »

« “Le Gouvernement dans sa globalité souffre de ce qu’on pourrait appeler le ‘syndrome Gayan’ »

L’évolution de tout pays dépend de la qualité de la classe politique et aussi de la force citoyenne. D’abord, il existe la conception particulière d’un gouvernement sur la manière de gérer le pays et les méthodes utilisées pour faire fonctionner les institutions. Ensuite, il y a la compétition saine ou malsaine entre ceux qui détiennent ou ceux qui souhaiteraient exercer le pouvoir. Puis, dans toute grande démocratie, il existe une opposition parlementaire efficace, une presse engagée et une opinion publique intransigeante. Lindsay Rivière, journaliste et observateur politique, nous livre son opinion.

Mauritius Times : Le 10 décembre prochain marquera la première année au pouvoir du gouvernement de l’Alliance Lepep – une coalition de différentes formations politiques dont l’une créée à quelques semaines des dernières élections générales — et qui imaginait difficilement être capable de vaincre les deux plus grands partis du pays réunis dans une alliance pour instaurer une deuxième République. Incroyable victoire mais qu’en est-il du bilan de cette première année du Gouvernement Lepep ?

Lindsay Rivière : Un bilan assez mitigé. Il y a du bon et du moins bon. Il faut d’abord noter que, sur le plan politique, le Gouvernement a maintenu son entière cohésion et qu’il n’y a pas eu les divisions post-électorales que certains escomptaient. Le gouvernement, malgré quelques incidents mineurs, est resté très soudé et cette cohésion s’est renforcée avec la victoire sans appel aux Municipales. L’autorité de SAJ demeure également incontestée.

Au plan du bilan social et de l’atmosphère générale du pays, il y a eu un certain nombre de bonnes choses mais aussi plusieurs ombres au tableau.

Voyons d’abord le côté positif. En comparaison avec la dernière année du régime Ramgoolam, quand rien n’allait plus, le pays a connu une nécessaire décrispation sociale, après la réalisation des premières promesses électorales (augmentation des pensions, etc).

On a aussi vu le rétablissement du Parlement dans ses droits et un fonctionnement plus normal de cette institution vitale.

Le démantèlement progressif de la mainmise travailliste sur tout l’Etat, le retour à une certaine normalité administrative sans les abus du dernier mandat, la nomination d’une non-politicienne à la Présidence de la République sont aussi à saluer.

Il y a eu un effort certain d’assainissement du pays. Même s’il y a eu quelques excès qui ont prêté à controverse, les pourris de notre société sont désormais bien davantage ‘on their toes’ et font beaucoup plus attention. Tout cela va indéniablement dans le bon sens.

Mais il y a eu aussi beaucoup de maladresses qui ont impacté sur l’humeur du pays, des erreurs de jugement assez inquiétantes, dans certains cas un amateurisme inacceptable dans l’exécution des nouvelles politiques, beaucoup de précipitation inutile alors qu’il fallait plus de sérénité.

Tout cela part du fait que le Gouvernement veut aller beaucoup trop vite dans tout ce qu’il entreprend alors que son mandat est de 5 ans et qu’il n’a pas besoin de tout faire en même temps. Le nouveau régime consulte très peu en amont. Par ailleurs, il communique très mal et se condamne de ce fait à devoir gérer ensuite dans l’urgence et la confusion toutes les oppositions et les protestations que provoquent ses décisions.

Dans la plupart des cas, c’est le Gouvernement lui-même qui a provoqué les crises auxquelles il a été confronté : la manière de faire dans l’épisode BAI, l’indignation face à la MBC, la bagarre avec le DPP, les grognements devant la réforme scolaire ; le Good Governance and Integrity Reporting Bill ; le Double Taxation Agreement avec l’Inde, la controverse sur la méthadone, etc. Toutes ces controverses auraient pu avoir été évitées.

Faute de concertation préalable, le Gouvernement a dû fréquemment faire marche arrière ou modifier ses plans. Tout cela fait désordre, nuit à sa réputation et alimente la confusion. Souvent l’intention derrière ses décisions est bonne mais la manière de faire est malhabile, parfois même épouvantable.

Pour moi, le gros problème de ce gouvernement, c’est qu’il ne reste pas en permanence concentré sur l’essentiel (l’économie) et qu’il se laisse entraîner dans trop de facteurs de distraction. SAJ doit rapidement y mettre bon ordre s’il veut arrêter le lent glissement de son gouvernement dans l’opinion. Aussitôt que les choses vont mieux (nouvelle impulsion économique avec l’engagement personnel de SAJ ; excellents résultats dans le tourisme), une nouvelle crise surgit quelque part.

Comme les Mauriciens sont par tempérament un peu frondeurs, tout le monde oublie aussitôt le positif et se rue dans une nouvelle controverse et un nouveau tourbillon de palabres. On croit toujours que cela va se calmer mais cela repart !

Le Gouvernement doit décider, une fois pour toutes, s’il accordera la priorité au ‘nettoyage’ ou à la relance économique. Il est clair pour tous les décideurs du pays que l’économie doit aujourd’hui avoir la priorité absolue, compte tenu des urgences nationales. Notons d’ailleurs, en passant, qu’après un an de ‘grand nettoyage’ terriblement médiatisé, aucune condamnation n’a encore été prononcée par nos tribunaux et aucun pourri ne se trouve derrière les barreaux !

* Et le tableau économique ? Il faudra accorder un temps raisonnable au Gouvernement pour qu’il puisse relancer et redynamiser l’économie et ainsi trouver des solutions pratiques au problème du chômage. L’actuel Gouvernement dispose d’une marge considérable avec le prix du pétrole à la moitié de son prix de l’année dernière mais les résultats se font attendre et on annonce désormais des résultats seulement pour l’année prochaine. Qu’en pensez-vous ?

Malgré beaucoup d’initiatives du Gouvernement dans toutes les directions, la relance tarde toujours à venir. A 3.5% de croissance nationale en 2015, on reste au même niveau que l’an dernier sous le régime Travailliste. De ce fait, le chômage ne recule pas et aurait même tendance à s’accentuer légèrement. Seul le tourisme repart vigoureusement (+11% d’arrivées, Rs50 milliards de recettes).

Par ailleurs, le contexte international de ralentissement n’aide pas. Beaucoup est pourtant fait pour jeter les bases de futurs développements dans pratiquement tous les domaines.

Mais tout cela prend du temps. Trop de temps, commencent à estimer les Mauriciens, qui s’impatientent et veulent des résultats à court terme.

Il est difficile, pourtant, d’imaginer ce qui pourrait être fait d’autre. Et le problème pour le Gouvernement, c’est qu’ayant épuisé sa liste de mesures sociales populaires, il n’a plus de « compensations psychologiques » qu’il pourrait proposer au pays pour faire retomber la nervosité (pensions, mesures budgétaires soulageant les plus pauvres, etc.,). Il faut maintenant du concret, des jobs. Tout dépend, sur ce terrain, de l’investissement.

Tout est dans la capacité et dans la volonté des entrepreneurs locaux à investir, de même que dans la capacité du gouvernement à attirer l’investissement étranger requis. Pouvons-nous atteindre nos objectifs d’investissements, c’est-à-dire environ Rs 200 milliards sur 5 ans ?

Il y a beaucoup de projets privés pouvant être exécutés mais le secteur privé mauricien est aujourd’hui très lourdement endetté (près de Rs 150 milliards) et sa profitabilité baisse. On parle de dizaines de milliards de nouveaux investissements. D’où viendront ces dizaines de milliards ?

Depuis quelques années, nos entrepreneurs semblent, par ailleurs, être devenus plus appréhensifs, moins disposés à prendre des risques avec l’argent des actionnaires, avec l’œil constamment sur le ‘bottom line’.

En même temps, le secteur privé local continue à se méfier des partenariats possibles avec de grandes entreprises étrangères qui pourraient apporter des capitaux frais mais qui souvent n’ont pas la même ‘business culture’.

On parle de dizaines de milliards d’investissements. D’où viendront ces milliards ? Le Secteur privé dit-il entièrement la vérité au pays ? Quelle est sa capacité réelle en termes d’investissements ?

Quant aux investisseurs étrangers, énormément d’efforts sont déployés par le Gouvernement et par le Board of Investment (BOI) pour les attirer. Mais personne ne vient ici pour nos beaux yeux. Il faut les convaincre qu’il y a de l’argent à faire à Maurice. Il faut leur offrir bien davantage que nos concurrents outre-mer, dérouler le tapis rouge, faire ce qu’il faut faire. Le pragmatisme de SAJ et de Vishnu Lutchmeenaraidoo permet de le faire.

Toutefois l’investissement étranger plafonne aujourd’hui à 10-12 milliards annuellement, la plus grosse part dans l’immobilier, improductif à long terme, alors qu’il faudrait investir dans la production de produits exportables, générateurs de devises et d’emplois à long terme.

Devons-nous reconsidérer notre manière de faire ? Je ne crois plus trop dans les ‘road shows’ visant des centaines de cibles. C’est comme tirer à la mitrailleuse sur tout ce qui bouge. Peut-être pourrait-on identifier 200 ou 300 grandes entreprises internationales dans des secteurs spécifiques, des leaders dans leur domaine respectif et les convaincre de s’installer à Maurice. Vishnu Lutchmeenaraidoo pourrait alors prendre son bâton de pèlerin, rencontrer personnellement ces patrons, les inviter chez nous, les convaincre d’établir leur QG africain et leurs opérations régionales à Maurice en leur donner tout ce dont elles ont besoin pour s’installer chez nous et fonctionner efficacement. Bref, pour utiliser une image, il faudrait cibler et tirer à la carabine plutôt qu’à la mitrailleuse.

Prenez la liste Fortune des Top 500 multinationales au monde : Combien d’entre elles sont physiquement présentes à Maurice ? Je ne crois pas trop dans un développement national tiré par les PME. Elles sont importantes pour l’emploi mais pas pour nos exportations et notre apport en devises. D’ailleurs, la moitié d’entre elles meurent au cours de leurs 3 premières années. Non, notre développement doit s’articuler autour de la présence à Maurice de très grandes entreprises, comme à Singapour. Devenons vraiment, une fois pour toutes, le Singapour de l’Afrique et payons le prix pour cela s’il le faut.

* Le plus gros problème actuellement, c’est la confiance, nous dit-on et l’action du Gouvernement n’a pas vraiment aidé la relance économique. Partagez-vous cet avis ?

Largement, oui. Le monde extérieur nous observe. Il ne faut rien faire qui puisse agir négativement sur les perceptions internationales et affecter notre image internationale. Le Gouvernement accorde trop d’importance, dans sa réflexion et son action, à des considérations locales. Il veut en permanence prouver combien pourri était l’ancien régime. C’est fait. Il faut maintenant passer à l’essentiel.

Il y a deux choses qui m’inquiètent suite aux 11 premiers mois du nouveau Gouvernement au pouvoir:

(1) On a parfois, face à ses méthodes, le sentiment d’un ‘overkill’, l’impression qu’il en fait trop pour régler un problème sérieux certes mais qui peut être réglé tranquillement dans le cadre des institutions actuelles. Peut-être devrait-on commencer par être plus exigeant envers les institutions qui sont déjà en place. Il ne faut pas toujours vouloir combattre des causes d’insatisfaction par de nouvelles lois et de nouvelles institutions. Cela pourrait ressembler à une espèce de fuite en avant permanente.

(2) J’ai aussi l’impression que le Gouvernement dans sa globalité souffre de ce qu’on pourrait appeler le ‘syndrome Gayan’ : la conviction innée que « Government is Government. Government decides and that’s it ! ». Le ministre de la Santé, avec cette formule, est devenu contagieux. Il semble avoir passé le virus à ses collègues. Ils ne savent plus consulter, même quand il est question d’amender la Constitution. Attention ! C’est là une recette pour l’arrogance et le désastre. On gouverne pour le peuple, par le peuple, avec le peuple. Voyez où cela a mené Ramgoolam et Bérenger en décembre de l’ignorer !

* Qu’en est-il du bilan sur la méritocratie, la transparence, etc ?

Après de bons débuts, là encore, la situation glisse. Pourtant, il y avait des engagements clairs. Je me pose constamment la question : Comment un gouvernement (qu’il soit Travailliste ou Lepep) ne se rend-il pas compte qu’avec une nomination, il fait peut-être plaisir à 2 ou 3 familles au maximum mais il prend le risque d’ennuyer profondément un million de Mauriciens et d’alimenter des palabres pendant des mois ? Pourquoi ne se posent-ils pas la question: Qu’est-ce que nous avons à y gagner et qu’est-ce que nous avons à y perdre ?

* Il semble, ainsi que vous le soulignez, qu’on soit toujours en mode ‘nettoyage’, exercice qui cependant n’a toujours rien donné malgré toutes les enquêtes policières de ces derniers mois. Or, SAJ persiste et dit sa détermination d’aller de l’avant avec un tel agenda : « Narien pas pou aret moi assainir la société » , a-t-il dit …

SAJ a mandat pour ‘nettoyer’ et il est profondément convaincu de la nécessité de la chose. Il faut effectivement ‘nettoyer’ Maurice, mettre fin à cette culture de corruption qui salit tout, avec détermination et dans l’intérêt de la prochaine génération.

 Toutefois, le ‘nettoyage’ n’a pas besoin d’avoir lieu avec grand bruit sur la place publique pour être efficace. Il est possible de nettoyer, résolument, implacablement mais avec une certaine discrétion afin de garder le pays fixé sur l’essentiel.

* Par ailleurs, quelle opinion faites-vous de la manière dont SAJ procède à la tête du pays ? On soutient que le leadership du PM est de nature à assurer la cohésion gouvernementale mais le voyez-vous aussi cohérent et ‘focused’ qu’il l’avait démontré lors des premiers mois du gouvernement Lepep ?

Assurément. Je sens SAJ très déterminé, très concentré sur ce qu’il veut. Il est clair qu’il contrôle totalement l’agenda gouvernemental et garde ses partenaires au pouvoir (PMSD et ML) dans une discipline parfaite.

Est-il heureux de la performance individuelle de chacun de ses ministres ? Là, c’est une autre question. On verra bien s’il choisit un remaniement ministériel après la décision sur l’affaire de Pravind Jugnauth en Cour en janvier et ce que serait alors l’étendue de ce remaniement.

* C’est probable que le PM et la direction du MSM ne se font pas de soucis en ce qui concerne la stabilité gouvernementale du fait que le MSM est le parti dominant, électoralement parlant. Mais le ‘ Good Governance and Integrity Reporting Bill’ et le projet d’amendement constitutionnel ont fait voir des ‘chinks in the armour’, avec la démission de Danielle Selvon et les prises de position de certains autres parlementaires MSM, celle de Vishnu Lutchmeenaraidoo qui tape fort avec sa déclaration concernant une ‘rough and tough legislation’. Il y a aussi cette décision du PMSD de constituer un panel de légistes pour éplucher les textes de loi en litige. Que décodez-vous à partir de ces différentes prises de position ?

Toute la tempête publique autour de la Good Governance and Integrity Reporting Bill part de deux grandes faiblesses du Gouvernement que je décrivais plus tôt dans l’interview : l’absence choquante de consultations et le ‘syndrome Gayan’ (« Government is Government. Government decides ! », sous-entendant “Shut up and toe the line !”

Ces deux attitudes équivalent à un manque de respect choquant pour son prochain et pour les Mauriciens, qui ne sont pas des moutons sans cervelle et il est temps que le Gouvernement change de méthodes.

Il est plus qu’apparent que, pour cette loi, le Gouvernement et le ministre Bhadain en particulier n’ont consulté personne, ni la profession légale, ni le Bar Council, ni les corps constitués, ni même les autres partis de la Coalition au pouvoir, alors qu’il s’agit quand même de changements constitutionnels importants !

La preuve : En disant « souhaiter des amendements » (Collendavelloo, Selvon), en mettant sur pied un comité de légistes pour « étudier » la loi (PMSD), même les partenaires du MSM au Gouvernement admettent qu’ils n’ont pas été ‘fully briefed’ et invités à donner tous leurs commentaires.

Pourquoi cette précipitation, ce ‘rush’ pour tout faire le 4 décembre, comme s’il y avait le feu dans la demeure ? Pour ensuite, après coup, sous la pression de l’opinion publique, proposer des amendements !

Consulter, dialoguer, c’est aujourd’hui du bon management. Le 21e siècle sera celui de la communication. Chaque citoyen veut aujourd’hui, en 2015, être écouté et respecté. Le temps du « Ou meme papa, ou meme mama. Décide pou nous ! » est bel et bien terminé, surtout aux yeux des jeunes.

Quant à Vishnu Lutchmeenaraidoo, c’est son deuxième mouvement de mauvaise humeur vis-à-vis de Roshi Bhadain après l’incursion de ce dernier sur son territoire, avec le Double Tax Avoidance Agreement avec l’Inde. Quelque chose me dit que – même s’il ne l’admettra pas publiquement – Vishnu Lutchmeenaraidoo commence à être ‘fed up’ d’avoir Roshi Bhadain entre ses pattes sur des questions affectant l’économie. Il a déjà dû le faire savoir en plus haut lieu…

Bhadain est un jeune particulièrement brillant, un ‘hard worker’ à la tête de nombreux secteurs clés, ce qui le met tout le temps en première ligne du Gouvernement. Je ne sais pas ce que ses collègues pensent, au fond d’eux, de cette influence et de cette hyperactivité mais les egos sont surdimensionnés en politique.

En tout cas, face à Lutchmeenaraidoo qui nous a promis personnellement un ‘second miracle économique’ qu’il entend incarner, Bhadain gagnerait sans doute à ne pas oublier l’adage : « Never outshine the Master ! »

* Trois amendements au ‘Good Governance and Integrity Reporting Bill’ ont été annoncés lundi par le ministre de la Bonne Gouvernance lui-même et on rapporte que SAJ s’est employé à ‘calmer le jeu’ lors du comité parlementaire en début de semaine. C’était pour limiter la casse, pensez-vous ?

Très certainement. SAJ lit bien l’humeur du peuple et il sait toujours s’y adapter. Il a bien vu que cette loi inquiète et irrite – peut-être pas les ‘ti dimoune’ – mais tous ceux des classes économiquement fortes qui ont bien prospéré ces 20/25 dernières années mais sans pour autant avoir triché. Il a donc voulu calmer le jeu et recentrer les esprits, ce qui est un bon début pour faire adopter la loi.

Les Mauriciens sont extrêmement sensibles à trois questions : Tout ce qui touche à la Constitution (on l’a vu aux élections en décembre) ; tout ce qui touche à leurs enfants et tout ce qui touche à leur argent (on l’a vu il y a quelques années avec les réactions à la loi Sithanen taxant les terrains et biens immobiliers).

Nous sommes une nation où 95% des gens ont été pauvres à un moment de leur vie ; ils ont eu des parents pauvres qui se sont sacrifiés pour leur ascension sociale et leur avancement économique. Le sens de la propriété acquise par l’effort personnel est très fort dans tous les milieux.

La loi sur le Good Governance vise les pourris et l’argent mal gagné et tout le monde s’en réjouit. Néanmoins, les perceptions d’abus possibles peuvent être aisément manipulées. De plus, Maurice vit aujourd’hui en permanence dans une culture du soupçon de ce que les autorités peuvent faire ou ne pas faire demain. Le débat n’est donc pas près de s’estomper.

Il faut donc procéder très prudemment avec cette loi, consulter largement, accepter avec humilité des amendements et propositions, viser l’unanimité. Beaucoup de gens ont des choses à dire sur cette loi. Il convient de les écouter.

Après tout, le MSM n’a pas le monopole du patriotisme ou de la volonté d’intégrité. Il n’y a pas le feu. Le Gouvernement devrait s’accorder encore quelques semaines pour bien expliquer, motiver et gagner tout le monde à cette loi, en écoutant ce que les autres ont à dire.

Ce n’est pas bien de dire que tous ceux qui expriment des réserves sur cette loi « ont quelque chose à cacher » ou sont eux-mêmes des malhonnêtes qui craignent cette loi. C’est une forme de chantage pour faire taire tous ceux qui veulent contribuer à ce débat.

Le Gouvernement dit que lui aussi n’a rien à cacher politiquement ? Alors, qu’il encourage le plus de propositions possibles. Tenez :

Savons-nous que très rares sont les pays (ils sont 3 : l’Australie, la Colombie et l’Irlande) qui ont adopté des « full Unexplained wealth orders » (UWO) permettant la saisie des biens avant une condamnation formelle devant un tribunal, les autres optant plutôt pour une ‘post-conviction method’ ?

Qu’en Irlande, c’est le Irish High Court qui nomme un de ses propres Juges « knowledgeable in forfeiture law, assisted by a special registrar to work solely on forfeiture cases” ?

Il y aurait bien d’autres aspects de cette loi à étudier avant de la voter.

* Pour revenir à la décision du PMSD de constituer un panel de juristes pour éplucher les textes de loi en litige, quelle opinion faites-vous du positionnement de Xavier Duval face au Gouvernement Lepep ? Serait-il inconfortable ?

Aucunement. Peu à peu, Xavier Duval est en train de devenir une pièce maîtresse de ce Gouvernement. Il en est le No.2 incontesté et sert avec beaucoup de dignité et d’efficience comme PM suppléant quand SAJ est à l’étranger. Il semble entretenir de bons rapports avec SAJ.

De plus, ses ministères tournent à plein régime (Tourisme, avec 11% de croissance en 2015 ; aéroport et port en voie de modernisation rapide). Il dispose de 12 sièges au Parlement. Pour l’heure, le PMSD n’a aucune raison de s’inquiéter vraiment, malgré quelques petites piques de temps à autre.

* Après l’épisode des banderoles à l’occasion de Eid, Xavier Duval fait montre d’une certaine constance dans ses diverses initiatives politiques. Il brasse large avec ses prises de contact avec différents milieux socio-culturels ou ethniques. Il fait preuve de modération dans ses propos et sa cote de popularité reste stable. Prépare-t-il l’après-Lepep, selon vous ?

En tout cas, Xavier Duval joue très bien ses cartes. Sa popularité personnelle (70% de sympathie) a, pour la première fois, dépassé au dernier sondage politique DCDM même celle de SAJ, qui domine ce classement depuis 20 ans.

Il est bien vu chez les jeunes, dans tous les milieux, y compris (à la différence de Bérenger) dans le milieu hindou. Et il cultive tranquillement son image qui est celle d’un leader consensuel, accessible, pas arrogant du tout, un peu le « Mr Nice Guy » de la politique mauricienne, avec Arvind Boolell dans la même posture dans l’Opposition.

Xavier Duval a survécu miraculeusement au raz-de-marée de décembre. Personne ne semble lui reprocher ses 10 ans au Gouvernement de Navin Ramgoolam. Même Paul Bérenger salue en lui aujourd’hui un excellent ministre du Tourisme. Personne ne l’attaque frontalement et certainement pas le Parti Travailliste, pour des raisons évidentes. C’est une position privilégiée.

On peut imaginer Xavier Duval demain dans n’importe quelle équation politique. Il n’a pas le charisme de son père, Sir Gaëtan Duval, mais, s’il continue à polir son image (« Friend to all, enemy to none ! »), il pourrait aller bien plus loin que Gaëtan Duval car il a encore 10 ou 15 bonnes années devant lui.

* On pourrait croire que c’est le Muvman Libérater de Collendavelloo et celui d’Alan Ganoo, le Mouvement Patriotique, qui devraient se faire du souci devant la montée en puissance du PMSD, mais il y a aussi le MMM de Bérenger, n’est-ce pas ?

Le PMSD ne vise pas à prendre seul le pouvoir. Il est et ne peut être qu’un parti d’appoint. S’il peut atteindre 15% de soutien populaire, il devient une composante essentielle de toute alliance et un élément incontournable de la politique mauricienne. Le peut-il ?

Certainement. Le Muvman Liberater n’est pas en train de gagner son pari de reprendre en main le leadership du MMM et peine à affirmer sa personnalité propre au Gouvernement.

Il en est de même pour le Mouvement Patriotique d’Alan Ganoo. On ne sait pas trop où va ce parti. Ces deux partis ne semblent pas pêcher dans le même bassin que le PMSD.

C’est le MMM qui a le plus à perdre de la montée de Xavier Duval en régions urbaines et d’un retour possible de son électorat traditionnel. Les Municipales ont prouvé que la population n’a pas encore pardonné à Paul Bérenger son choix effroyable de 2014 mais s’il se cantonne dans son rôle de Leader de l’Opposition sans complaisance comme il le fait actuellement, Bérenger peut viser à remonter peu à peu et à faire oublier ses égarements de l’an dernier.

Il a quatre ans pour le faire. Il y a pourtant deux conditions à cela : (i) que le MMM retrouve son rôle naturel d’opposition en cessant d’être obsédé par le pouvoir et les jeux tactiques (ii) que Bérenger cesse d’être désagréable envers à peu près tout le monde, du 1er janvier au 31 décembre.

* Certains observateurs se posaient la question, au début du mandat de l’actuel Gouvernement, si l’absence d’une Opposition efficace sur le terrain et au sein du Parlement n’allait pas poser un sujet d’inquiétude pour notre société. Et ils se disaient que la presse assumera son rôle de chien de garde ou que l’Opposition viendra de l’intérieur du Gouvernement lui-même. C’est presque la fin de la première année de l’Alliance Lepep. Que faites-vous de ces interrogations aujourd’hui ?

Vous savez, je n’ai jamais d’inquiétude pour l’état de l’Opposition et pour un certain équilibre à la toute-puissance du Gouvernement à Maurice.

Nous sommes une nation profondément imprégnée de certaines valeurs démocratiques, ce qui fait que nous n’acceptons généralement pas d’être traités comme des demeurés ou des moutons.

Nous aurons toujours, dans les partis, des dissidents qui seront des obstacles à l’autoritarisme, des juges indépendants qui seront un recours, une presse qui, en 242 ans de service au pays, a toujours été extrêmement méfiante face à tous les gouvernements, des radios privées impertinentes et courageuses.

Malgré leur air tranquille, les Mauriciens sont intérieurement une nation de rebelles, de frondeurs. Ils n’acceptent pas n’importe quoi de n’importe qui, quoi qu’en pensent nos politiciens. Il y aura toujours des gens pour dire ‘Non’ à l’injustice, à l’arbitraire à Maurice et c’est très bien ainsi.

Ne vous inquiétez pas trop à ce propos : les choses ont une manière toute particulière de se corriger à Maurice, les équilibres de se restaurer, la raison de prévaloir.

Tous les gouvernements et dirigeants qui ont opté pour l’abus et l’arrogance en ont payé le prix : Sir Seewoosagur en 1982, Sir Anerood Jugnauth en 1995, le Dr Navin Ramgoolam en 2000, Paul Bérenger et Navin Ramgoolam en 2014.

* Enfin, qu’en est-il du positionnement et des stratégies politiques de l’Opposition MMM et PTr ?

Le MMM se cantonne, avec raison, dans un rôle d’Opposition dure et systématique. Il ne peut avoir d’autre stratégie, compte tenu des dégâts à réparer à son image. La pire des choses qui puisse arriver au MMM est de retourner à ses petits jeux tactiques et de commencer à rêver, cette fois, d’une prochaine alliance avec le MSM.

Quant au PTr, le refus de Navin Ramgoolam de s’effacer au profit d’Arvind Boolell est dramatique pour ce parti. Sans doute Navin Ramgoolam possède-t-il un charisme certain et de nombreux inconditionnels qui peuvent lui assurer quelques rassemblements réussis à travers l’île mais Maurice compte 1,000,000 d’électeurs et Ramgoolam ne peut quand même pas espérer sortir politiquement intact de ces dix derniers mois.

  • Published in print edition on 13 November 2015

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