Face au PTr, le MSM joue son va-tout

Législatives 2019-20

Le mot d’ordre, c’est de tout faire pour ne pas sombrer, « at any cost » et surtout « at whatever the cost »

By Shiva Patten

La virulence avec laquelle le chef du Gouvernement s’attaque constamment à la personne du leader du Parti Travailliste depuis fort longtemps révèle à la fois un certain désarroi et une réelle combativité. En tant que Premier ministre, il peine à prendre de la hauteur pour se placer au-dessus de la mêlée politicienne. Cela confirme bien la difficulté dans laquelle il se trouve, malgré ses atouts, en vue des prochaines élections législatives.

Il est vrai que la belle performance de son parti en 2014 était très largement due à un déplacement d’une importante partie de l’électorat ‘traditionnel’ du PTr vers le MSM. Cet électorat est qualifié de ‘traditionnel’ dans la mesure où il avait choisi le camp travailliste de 1991 à 2010.

En 1991, le PTr mené par Navin Ramgoolam, le nouveau leader, avait récupéré la majeure partie de son électorat indécis ayant choisi l’alliance MMM-PSM en 1982. Pour se maintenir autour de 40% des suffrages jusqu’en 2014 lorsque ces indécis, soit la moitié du réservoir travailliste, ont basculé vers le MSM. C’est donc cet électorat flottant qui constitue l’objectif majeur pour ces deux partis « fishing in the same pond ». Le PTr tente de le récupérer alors que le MSM s’évertue à le fidéliser.

En effet, le « hard core » du PTr, certes bien plus important en nombre que celui du MSM, est néanmoins insuffisant pour remporter les législatives. Seul ou avec des « petits »partenaires. Il lui faut donc reconquérir la majeure partie de son électorat passé au MSM en 2014.

De son côté, le MSM pour prétendre être un ‘grand parti’ (sic) pour reprendre les mots du Pm doit réussir à conserver ces électeurs. Or, par définition, cet électorat flottant est particulièrement exigeant et susceptible de bouger dans l’autre sens.

La perception des promesses non tenues telles que le ‘miracle économique’ et la ‘moralisation de la politique’, n’arrange pas les choses, d’autant plus que, sans une alliance salvatrice avec le MMM-pour l’instant- et avec un Muvman Liberater (ML) en net déclin, le MSM doit aller chercher d’autres électeurs dans le « hard core » travailliste ou ailleurs. Par conséquent, d’énormes efforts et moyens sont déployés dans la mise en œuvre d’un plan stratégique articulé autour de la diabolisation du leader travailliste, du jeu d’alliances et de la glorification du bilan MSM.

« Dès le lendemain des législatives de 2014, le MSM avait mis en branle son plan d’élimination du leader travailliste dans le but de contrôler l’ensemble de l’électorat travailliste. C’est une manœuvre déjà tentée en 1983 avec le fameux projet de fusionnement qui avait échoué… Cette fois-ci, la méthode a changé : il s’agit de s’attaquer directement à la tête, d’où les « surgical strikes » – très souvent en-dessous de la ceinture – sur la personne même du leader travailliste… »

1) La cible Navin Ramgoolam: Dès le lendemain des législatives de 2014, le MSM avait mis en branle son plan d’élimination du leader travailliste dans le but de contrôler l’ensemble de l’électorat travailliste. C’est une manœuvre déjà tentée en 1983 avec le fameux projet de fusionnement qui avait échoué grâce à la combativité de quelques résistants travaillistes, notamment Satcam Boolell, Vijay Venkatasamy, Burty David, etc.

Cette fois-ci, la méthode a changé : il s’agit de s’attaquer directement à la tête, d’où les « surgical strikes » – très souvent en-dessous de la ceinture – sur la personne même du leader travailliste, traité de tous les noms et encore récemment de « malpropreté ». Le risque est de voir le taureau blessé devenir plus dangereux pour celui qui a raté l’estocade.

2) Le jeu d’alliances. Le MSM dispose d’un autre levier : le jeu d’alliances qui devrait lui être favorable dès lors qu’il détient le pouvoir.

Ce fut le cas notamment en 1983 et 1987 lorsque le MSM au pouvoir rallia sans difficulté un PTr affaibli et divisé d’un côté, et un PMSD en net déclin de l’autre côté. En 1991, ce fut au tour du MMM qui, après deux défaites consécutives, choisit de s’arrimer au parti au pouvoir.

Mais, aujourd’hui, le contexte est bien différent. D’une part, l’animosité entre le PTr et le MSM – qui a commis l’énorme erreur de tenter d’éliminer le leader travailliste politiquement – est telle qu’un rabibochage est inimaginable. D’autre part, s’agissant du MMM, la base électorale mauve échaudée par les multiples échecs des alliances avec soit le MSM ou le PTr, est particulièrement hostile à toute ‘grande alliance’. Ceci, dit-on, ne peut pas pour autant exclure totalement un Remake 2000.

Dans un article précédent (Mauritius Times, 31 mai 2019) j’avais noté le peu d’énergie déployée sur le terrain de la part du MMM pourtant en position favorable eu égard à la fragmentation de l’électorat travailliste traditionnel. Ce comportement est suspect et laisserait penser à des « koz kozé » en cours. Des négociations qui buteraient – pour l’instant – sur les exigences des mauves jugées trop salées pour le MSM mais non négociables pour le MMM qui doit pouvoir « vendre » cette alliance à sa base électorale hostile.

C’est sans doute bien compliqué mais on ne sait jamais. En 2000, l’alliance Medpoint avait été conclue à quelques jours des élections législatives. Il est vrai qu’en 2000, le MSM et le MMM étaient dans l’opposition – ce qui facilitait les choses.

Une autre explication de cette léthargie mauve qui se manifeste, ‘trop’ à mon sens, alors que le MMM a un « boulevard » devant, selon l’analyse même de Paul Bérenger (sic) : il est possible d’y retrouver cette peur maladive d’un rabibochage PTr-MSM de dernière minute. Aussi, il s’agit de laisser croire que le MMM est hors jeu de manière à ce que le PTr et le MSM continuent à s’entredéchirer au profit du troisième larron mauve.

« Dans un article précédent, j’avais noté le peu d’énergie déployée sur le terrain de la part du MMM pourtant en position favorable eu égard à la fragmentation de l’électorat travailliste traditionnel. Ce comportement est suspect et laisserait penser à des « koz kozé » en cours. Des négociations qui buteraient – pour l’instant – sur les exigences des mauves jugées trop salées pour le MSM mais non négociables pour le MMM qui doit pouvoir « vendre » cette alliance à sa base électorale hostile… »

Ainsi, la probabilité que le MMM fasse cavalier seul étant plus grande, le MSM songe sérieusement à faire des offres aux « petites » formations, en particulier le PMSD et ses « 5 sous qui font la roupie » et qui peuvent fluctuer selon le partenaire. Ayant une certaine assise dans quelques circonscriptions urbaines, la « zoli mamzel » en profite pour surenchérir dans le cadre de ce ‘mercato’ politique. Un marché marqué prosaïquement par le nombre de tickets, sans distinction de tickets « gagnants ».

Quant au Mouvement Patriotique qui jouit d’un capital sympathie auprès des trois grands partis – ce qui est appréciable – il a eu la sagesse de ne pas étaler ses prétentions et laisse délicatement « toutes les options ouvertes », primant une éventuelle convergence programmatique.

Accessoirement, le MSM tente d’appâter quelques chantres du ‘renouveau’ (ça c’était hier), et autres dissidents MMM éparpillés ici et là, attirés davantage par le pouvoir, quitte à se débarrasser de leurs ‘convictions’ pour aller faire tapisserie dans les locaux du tristement célèbre Sun Trust. Leur cadeau de bienvenue, ce serait la promesse – encore une autre – qu’il y aura renouvellement à hauteur de 80% au MSM.

Comme disait un ancien ministre sulfureux français : « les promesses n’engagent que ceux qui y croient ».

J’ajoute que bon nombre de dissidents ont abandonné le paquebot mauve à cause du mauvais fonctionnement de la démocratie interne… pour se retrouver au MSM dynastique des Jugnauths. En tout cas, c’est un mauvais calcul car ils vont selon toute probabilité – le MSM n’est pas si idiot que cela – être envoyés au casse-pipe dans des circonscriptions urbaines, où leur locomotive MSM n’a aucune véritable assise.

D’ailleurs, les propos stigmatisants proférés par certains dirigeants MSM-ML, et même par un ex-DG de la MBC célèbre pour son « Je suis Jugnauth », visant certaines sections de la population – certains allégués et d’autres avérés – constituent un handicap supplémentaire pour l’Alliance MSM-ML et ses nouvelles recrues, en particulier dans les villes.

3) Le bilan. Il va sans dire que le MSM compte beaucoup sur son bilan, certainement honorable. Néanmoins, il convient de nuancer ces propos, eu égard aux promesses non tenues de « miracle économique » et de « moralisation de la politique ». L’aveu ahurissant du Pm lors d’un débat à l’assemblée sur sa pratique du népotisme n’aide certainement pas. Et puis, si un bilan faisait gagner les élections, cela se saurait. En 1995, le bilan ‘miraculeux’ n’avait pas sauvé le MSM du désastre électoral.

Cela étant, tout n’est pas morose pour le MSM. En effet, il dispose de plusieurs atouts lui permettant véritablement de caresser l’espoir de s’en tirer à bon compte, au pire limiter les dégâts. Ci-dessous quelques-uns de ces atouts, parmi les plus importants :

1) Absence de démocratie interne. Le MSM est une entreprise familiale où on ne risque pas de trouver la table ronde du roi Arthur. Là, c’est la fameuse « La Kwisin » qui décide tout comme l’a si bien décrit un ex-insider. Avez-vous déjà entendu parler d’élections internes au MSM ?

On peut persifler, n’empêche que c’est drôlement efficace. Depuis sa création ex-nihilo, le MSM dynastique des Jugnauths a tout de même remporté, avec ses 5% de fidèles électeurs, 5 législatives sur 8.

2) Un trésor de guerre impressionnant. Il est de notoriété publique que le MSM dispose de solides arguments sonnants et trébuchants. La partie visible de cette fortune étant le fameux bâtiment du Sun Trust érigé en partie grâce aux donations transportées dans ces fameux « sacs goni », selon l’aveu sans état d’âme de SAJ.

Sachant qu’une campagne électorale moderne et professionnelle est extrêmement coûteuse, le MSM dispose ainsi d’un privilège certain sur les autres.

3) L’instrumentalisation de la MBC. Outre l’appareil d’Etat, le MSM peut compter sur la télévision nationale, manifestement au service du pouvoir.

Les « infos » et autres images livrées aux consommateurs relèvent davantage de la communication politique stratégique que du journalisme sérieux. Cette pratique est devenue beaucoup plus flagrante que sous les régimes anciens.

Et lorsque l’on sait que la télévision a un rôle primordial dans les élections notamment auprès des indécis, on peut aisément deviner l’énorme avantage concurrentiel qu’elle procure au parti au pouvoir.

4) Un certain laisser-aller de ses principaux concurrents. La léthargie du MMM a déjà été abordée plus haut, assortie d’une tentative d’explication qui vaut ce qu’elle vaut.

Quant au PTr, force est de constater que son organisation générale sur le terrain ne semble pas être tout à fait au point, alors qu’on est à quelques encablures des prochaines législatives. ‘Over-confidence’ ?

Si c’est le cas, le scénario catastrophe de 2014 risque de se reproduire. Cette nonchalance des deux partis arrange bien évidemment les affaires du MSM, principal adversaire du PTr, notamment dans les circonscriptions rurales.

En définitive, si le MSM et ses éventuels ‘petits’ alliés – mais sans le MMM – sont en position délicate, pour autant on ne peut leur prédire un sort similaire à celui du PMSD lors de la triangulaire de 1976. Loin de là, car le MSM démontre toutes dents dehors sa rage de résister en actionnant à fond tous ses leviers et atouts.

En somme, leur mot d’ordre, c’est de tout faire pour ne pas sombrer, « at any cost » et surtout « at whatever the cost ».


* Published in print edition on 23 August 2019

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