Eric Ng

‘A contre-courant. Essais sur l’économie mauricienne’

 

Moins d’Etat, moins de corruption 

 

‘A contre-courant. Essais sur l’économie mauricienne’, deuxième ouvrage de Eric Ng Ping Cheun, Directeur de PluriConseil, depuis 2004, sera lancé la semaine prochaine. Détenteur d’un DEA en Economie des institutions de l’Université d’Aix-Marseille III ainsi qu’un MBA Finance de  University of Technology, Mauritius, Eric Ng est aussi un ancien conseiller du ministère des Finances, Président de la First City Bank, puis de la Development Bank of Mauritius. Son premier livre Mieux Entre autres thèmes abordés, l’auteur s’intéresse aux liens étroits entre Etat et corruption et les moyens de gagner la bataille contre ce fléau, l’intervention étatique,  la dépense publique, les emplois subventionnés,  la protection tarifaire,  la baisse du taux d’intérêt et le crédit facile.
Ce livre s’inscrit à contre-courant de la pensée unique. Oir ci-après quelques extraits du chapitre consacré à la corruption:
 

comprendre l’économie (2005) a été un succès de librairie avec une vente de 2 000 exemplaires.

 

 

Moins d’Etat, moins de corruption : ce n’est pas un constat, mais une recommandation. Le constat est frappant : à la vue de tout le monde, l’Etat croît dans notre vie économique tandis que, à la perception de tout le monde, la corruption croît dans notre vie quotidienne. Entre l’Etat et la corruption, la corrélation devient une relation de causalité : ils s’accroissent en se nourissant l’un de l’autre. La lutte contre la corruption ne se gagnera qu’en cloisonnant les relations entre les institutions politiques, publiques et privées.

 

Le jour où une personnalité du monde politique ou du gratin économique ira en prison pour corruption, alors l’île Maurice ne sera plus un pays du tiers-monde. En 2010, Transparency International accorda à notre pays, à l’échelle de son indice de perception de la corruption, une note de 5,4 qui est plus proche de 10 (minimum de corruption) que de 0 (maximum). Maurice se situa 39ème parmi 178 pays, mais 2ème en Afrique. Reste que c’est ni plus ni moins au nombre de condamnations de prison que se mesurera le succès de l’Independent Commission Against Corruption.

 

Sans mettre en doute la fiabilité des indices de corruption, il convient de dire qu’ils sont imparfaits, vu qu’il est difficile de mesurer la corruption qui est essentiellement clandestine. D’une part, les réponses à des questionnaires standardisés, sur lesquelles sont fondés ces indices, sont subjectives, tant l’appréciation des personnes interrogées peut être biaisée par des considérations personnelles. D’autre part, ces indices ne distinguent pas entre divers types de corruption, celle-ci pouvant être plus ou moins élevée, plus ou moins organisée.

 

La corruption n’est pas seulement celle des institutions publiques, c’est-à-dire les activités illégales qui diminuent l’efficacité économique des pouvoirs publics. Il existe aussi la corruption privée, celle qui a cours entre opérateurs d’entreprise. Le fournisseur X, qui cherche à vendre ses matériaux à une société, offre un pot-de-vin ou une commission supérieure à son chef des achats Y, pour emporter le contrat. Le corrupteur X peut se dire que son action n’a rien d’illégitime : son pot-de-vin équivaut simplement à une réduction du prix de vente et n’est d’ailleurs possible que s’il n’affecte pas sa compétitivité. X aurait bien pu réduire directement le prix, mais s’il n’a pas adopté cette stratégie, c’est parce qu’il présumait que les dirigeants de la société cliente ne se laisseraient pas convaincre de cette manière.

 

En revanche, c’est le corrompu Y, celui qui accepte de toucher le pot-de-vin, qui est dans l’illégitimité. Il a violé son contrat de travail et trahi la confiance de son employeur en achetant un produit de qualité inférieure auprès d’une autre firme que celle requise, ou en payant un prix plus élevé que nécessaire. Le corrompu doit être poursuivi pour le pot-de-vin ou la commission supérieure qu’il a touché personnellement, car c’est une atteinte aux droits de propriété de son employeur et des actionnaires qui en perdent autant sur les profits et les dividendes respectivement, au bien-être de ses collègues qui en perdent autant sur les augmentations salariales, et au progrès de la société qui en perd autant sur le coût de la vie.

 

La corruption privée, c’est aussi le paiement de sommes considérables à des grands messieurs pour des services des plus banals. C’est aussi la pratique de la double comptabilité, même dans des sociétés cotées en bourse. C’est aussi, rapporte-t-on, la collusion entre métreur vérificateur et architecte qui permet une manipulation des spécificités des bâtiments, celles-ci formulées de manière à favoriser l’octroi de contrats pour la construction d’infrastructures publiques à certaines firmes précises. Ce qui nous amène à la relation incestueuse entre la corruption de l’argent public et le trop d’Etat.

 

Les rapports annuels du Bureau de l’Audit se ressemblent, tant demeurent leurs commentaires extrêmement négatifs sur la gestion des fonds publics. Ils relèvent les symptômes de la corruption de nos institutions publiques : undue delays et excessive urgencies. Mais la corruption a aussi ses symptômes économiques, ce dont souffre notre pays : l’investissement privé stagne, la croissance s’essoufle, les emplois se créent davantage dans l’administration publique que dans les secteurs productifs, les dépenses publiques augmentent démesurément avec une plus forte progression des dépenses en capital, les consommateurs sont taxés indûment, et le coût de la vie augmente. En empoisonnant l’environnement des affaires, la corruption est de nature à freiner les résultats économiques.

 

Les chefs d’entreprise analysent la corruption comme une sorte d’impôt. Dès les premières démarches pour faire fonctionner leur société, ils se demandent s’il faut verser un pot-de-vin aux responsables de leur dossier. Cela contribue à affaiblir l’incitation à investir. Et c’est ce qui explique aussi que de gros projets, suscitant l’appétence de fortes commissions en pourcentage du montant d’investissement, restent le plus longtemps en attente.

 

En prenant la forme de prêts consentis irrégulièrement par des organismes financiers publics à des taux inférieurs à ceux du marché, la corruption peut être la cause de problèmes monétaires. En diminuant la collecte de l’impôt ou en élevant les dépenses publiques, la corruption a des conséquences budgétaires négatives. En se traduisant par l’évasion fiscale ou par la jouissance d’une exemption d’impôt indue, la corruption entraîne une perte de revenus pour l’Etat.

 

En raison de la corruption, des flux d’aide étrangère peuvent être détournés de l’objectif prévu. Comme l’aide est fongible, elle peut aisément couvrir des dépenses publiques improductives ou inutiles. Souvent elle participe au financement d’infrastructures ou de services publics, et ceux-ci peuvent être de mauvaise qualité au cas où l’attribution de marchés publics se fait par le biais d’un système corrompu.

 

De manière plus insidieuse, la corruption peut favoriser une mauvaise répartition des dépenses publiques, celles-ci étant allouées en fonction des possibilités qu’elles offrent de solliciter des pots-de-vin. C’est ainsi que s’accroissent les dotations du budget de développement : il est difficile de suivre avec précision les coûts des grands projets d’infrastructure, ce qui donne des possibilités de corruption très lucratives. Il est plus commode de prélever des pots-de-vin sur des dépenses en capital que sur des dépenses courantes.

 

Il va de soi qu’une grande partie de la corruption est attribuée à l’intervention de l’Etat dans l’économie. Or cet interventionnisme est voulu par notre secteur privé obsédé par le confort protectionniste des barrières tarifaires et des subventions. Voilà plus de deux siècles déjà, Adam Smith notait que “people of the same trade seldom meet together, even for merriment and diversion, but the conversation ends in a conspiracy against the public”. Nos entreprises privées passent beaucoup de temps et dépensent énormément d’argent à tenter de convaincre nos ministres qu’il faut protéger certains monopoles ou réduire la concurrence dans telle industrie pour qu’elles bénéficient d’une rente. La rente économique, c’est la somme supplémentaire que l’Etat fait obtenir à une entreprise sur son produit ou service en limitant artificiellement l’offre d’une manière à exclure ou pénaliser celui de son concurrent.

 

Le recherche de rente a une influence corruptrice dans la mesure où elle exerce un lourd prélèvement économique et social. Sans elle, la société se porterait mieux. Toutes les mesures visant à libéraliser, déréglementer et privatiser sont susceptibles de réduire les possibilités de corruption et les chances de se procurer une rente.

 

Les restrictions aux échanges commerciaux sont l’exemple-type d’une source de rentes due à l’intervention de l’Etat. La protection d’une industrie nationale contre la concurrence étrangère par des droits de douane engendre un semi-monopole de l’industrie locale. Pour maintenir ces droits et donc l’existence du semi-monopole, les responsables de celui-ci peuvent être soupçonnés de corrompre.

 

Les subventions de l’Etat peuvent être une source de rentes. La corruption apparaît lorsque l’objet des subventions n’est pas défini de façon précise, que leur volume est important et que des entreprises non qualifiées en bénéficient. Encouragée par de telles incitations financières, la recherche de rente se révèle plus lucrative qu’un travail de production, et elle retarde la croissance économique.

 

Les rémunérations dans la fonction publique, étant plus faibles que les salaires du secteur privé, peuvent donner lieu à une corruption de bas étage : les fonctionnaires profitent de leur position pour recevoir des pots-de-vin afin de joindre les deux bouts. Mais joue aussi un facteur sociologique dû à la répartition ethnique de la population du travail : dans une île Maurice où les liens de famille sont forts, les fonctionnaires sont portés à favoriser les membres de leur parenté.

 

Tant que le financement de nos partis politiques reste occulte, alimenté par des caisses noires dont l’argent est défalqué des comptes audités et soustrait à la fiscalité, les gens ne voient qu’une énorme hypocrisie dans les discours de la classe politique et du secteur privé. Pour montrer sa sincérité dans le combat contre la corruption, le Joint Economic Council n’a qu’à faire une chose : assurer que tous ses membres coupent le robinet de financement des partis politiques, réduisant ainsi la force corruptrice des politiciens. C’est bien pour attendre un retour de faveur des leaders politiques, et non par souci de faire avancer leurs idées, que des hommes d’affaires offrent d’énormes sommes à des partis politiques. C’est par là que commence la perversion du fameux level playing field, grâce au soutien de l’argent du privé.

 

Si le secteur privé cesse de dépendre de l’Etat pour faire du développement, s’il diminue son aversion pour le risque pour devenir plus entreprenant, s’il passe plus son temps à accroître la production nationale qu’à faire du lobbying auprès de l’Etat pour s’octroyer des rentes, alors la tentation de corrompre ou de se laisser corrompre diminuera. D’aucuns ne manquent pas de louer le fameux partenariat entre gouvernement et secteur privé comme moteur de notre développement. Mais si c’est payé au prix fort de la corruption, ce n’est certainement pas, du point de vue de la population, une situation de gagnant-gagnant. 

 

La corruption de l’esprit

 

Il ne s’agit pas ici de relativiser la corruption. Qu’il y ait constamment des actes de corruption à Maurice ne fait aucun doute. Mais le pays est-il si malade de la corruption au risque de passer pour une république bananière du continent africain ? Le fait qu’il soit très difficile de le prouver n’en constitue pas une démonstration par défaut. Si tant est qu’il existe une relation étroite entre corruption et pauvreté, Maurice peut toutefois prétendre avoir réalisé des progrès, étant un pays à hauts revenus moyens selon la Banque mondiale : le produit intérieur brut par tête d’habitant passerait à US$ 7 745 en 2011 après US$ 7 318 en 2010 et US $ 6 748 en 2009.

 

Assurément, la corruption a un impact sur l’économie. Etant une taxe invisible sur le consommateur, la corruption alimente l’inflation. Elle fait perdre des revenus à l’Etat et contraint ainsi la banque centrale à monter le taux d’intérêt au détriment des entreprises. Elle est un obstacle aux investisseurs étrangers, comme aux bailleurs de fonds. Avec moins de corruption, Maurice aurait pu être dans la ligue des économies du sud-est asiatique.

 

La corruption ne relève pas d’une défaillance de l’économie de marché, mais procède d’une défaillance humaine. Celle-ci n’est pas seulement le fait des opérateurs, mais aussi des autorités. Tout n’est pas blanc dans le secteur privé et tout n’est pas noir dans le secteur public. Il faut précisément se méfier des secteurs où prime l’opacité. En revanche, quand une transaction louche tombe dans le domaine public, c’est une preuve de transparence.

 

Maurice est un état de droit, ayant les institutions nécessaires pour combattre la corruption. Mais il faut des hommes intègres qui font marcher nos institutions. Les arrestations témoignent que celles-ci fonctionnent, même si ce n’est pas à la vitesse qu’on aurait souhaité.

 

Le gouvernment doit se montrer sans pitié dans les affaires de corruption. Il gagnera aussi à effacer toute impression d’interférence politique dans des enquêtes de corruption. Le moindre doute sur l’impartialité du judiciaire anéantira tous les bénéfices des incitations et promotions vantant Maurice comme un centre d’investissement.

 

Appliquer la règle de droit dans la gouvernance d’un pays, c’est s’assurer que les régulateurs agissent sans défaillance. Dans le cas contraire, une défaillance régulatoire mène à une défaillance du marché et favorise le crony capitalism. Notre si petit pays jouit d’une pleine activité législative, mais trop de lois tuent le droit, n’étant pas conformes à des règles de juste conduite. Or l’état de droit est la condition essentielle du bon fonctionnement de l’économie de marché.

 

Ce qui corrompt, ce n’est pas seulement l’argent, mais aussi le terrorisme de l’esprit. Chaque projet de loi économique mobilise divers groupes de pression. Comment faut-il qualifier de tels agissements ? Citons Samuel Brittan, éditorialiste au Financial Times : “The so-called stakeholders who insist on being consulted before legislation is drafted are increasingly companies whose interests might be affected. One result is the ‘corruption of knowledge’.”

 

L’île Maurice est malade des lobbies de tout poil et des lamentations continuelles des opérateurs qui ne finissent pourtant pas de s’enrichir. L’activité entrepreneuriale a cédé la place au clientélisme économique devenu l’interface du pouvoir politique. Sans la corruption de l’esprit, le pays aurait pu devenir un autre Singapour. Il faut des esprits indépendants à la tête des régulateurs pour résister aux pressions des chercheurs de rentes actifs dans tous les secteurs.

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