Eric Ng

Libérer les talents !

 

— Eric Ng Ping Cheun

 

On entend souvent des intellectuels opposer la philosophie du développement à la philosophie du libre échange, comme si le libre échange n’amène pas le développement ! Inutile de jouer sur les mots en viciant le débat entre les prodéveloppement, qui seraient les bons, et les pro-libre échange qui seraient les méchants.

Les ennemis du libre échange vont à l’encontre du développement des pays africains bénéficiaires de la politique libre-échangiste des Etats-Unis. Tant en théorie que dans la réalité, le libre échange est un jeu à somme positive. Il est reconnu de tous que l’économie mondiale a connu une croissance phénoménale depuis l’adoption du General Agreement on Trade and Tariffs en 1949.

 

 

L’Afrique n’a jamais connu le libre échange

 

Ce n’est pas parce qu’ils ont adopté le libre échange que la très grande majorité des pays africains n’ont pas connu de développement significatif : c’est plutôt parce qu’ils ne l’ont pas pratiqué. L’Histoire est friande de ces évolutions linguistiques que les économistes ne comprennent pas : on disait “pays sousdéveloppés” au début de la période de décolonisation, mais à mesure qu’ils s’enfonçaient dans le sous-développement de décennie en décennie, on les appelait plus positivement “pays en voie de développement”, et maintenant on les nomme encore plus positivement “pays en développement”. C’était cela le drame de l’Afrique : ses gouvernements et ses innombrables organisations se préoccupaient plus à trouver un langage policé autour de sa situation de sousdéveloppement qu’à promouvoir son… développement !

 

Des dirigeants défaillants

 

Non seulement l’Afrique continentale abrite encore des satrapes impénitents, mais aussi elle ne donne pas la conviction qu’elle s’est ralliée totalement à l’économie libérale. Conséquence de son allaitement à l’idéologie marxiste, elle fut, sous la bienveillance de l’Organisation de l’unité africaine, une thébaïde de régimes despotiques, de conflits frontaliers, de coups d’Etat répétés et de génocides ethniques. Changera-t-elle ou restera-t-elle ainsi sous l’Union africaine (UA) ? Au lieu de croire les yeux fermés à la résurrection de l’Afrique, l’investisseur africain ne peut que jouer au Saint Thomas : attendre de voir pour croire. Il ne suffit pas d’avoir la foi en l’Afrique : la croyance est une expérience personnelle qui se vit au jour le jour sur le terrain. Lorsque celui-ci sera déblayé de ses tares comme la corruption et l’insécurité chroniques, alors on pourra voir la lumière…

 

Le non respect des droits de propriété fragilise l’investissement

 

L’Afrique représente encore un risque politique très grand pour l’investisseur étranger. Il ne suffit pas qu’un accord de protection de l’investissement soit signé entre deux gouvernements pour que tout risque politique disparaisse. L’exemple vient de la Côte d’Ivoire où, malgré l’existence d’un tel accord, des investisseurs mauriciens ont perdu leurs investissements dans le secteur industriel. La protection des droits de propriété est le premier principe du capitalisme, d’où découle la confiance de l’investisseur étranger.

 

Quel rôle pour l’Union Africaine ?

 

Ce dernier n’est pas intéressé de savoir ce que sera l’Afrique dans vingt ans. Ce qui importe pour lui, c’est comment il pourra y rentabiliser son investissement dans les cinq ans à venir, en tenant compte des opportunités et des menaces qui pourront surgir. Nous ne disons pas qu’il ne faut pas investir en Afrique. Nous disons qu’il faut investir là où c’est rentable, soit dans les pays africains qui permettent de rentabiliser les investissements. Ce faisant, les investisseurs étrangers contribuent indirectement à la création de la richesse, de l’emploi et du pouvoir d’achat dans ces pays africains. Mais le développement direct du pays dépend de la politique du gouvernement, des industriels locaux et de sa population.

 

L’UA a un plan, le Nouveau partenariat économique pour le développement de l’Afrique (NEPAD), qui s’appuie sur un appel massif à l’investissement privé et à l’aide extérieure, en contrepartie d’un engagement des gouvernements africains à la bonne gouvernance. Si les dirigeants africains arrivent à faire d’un projet économique l’instrument de l’unité de l’Afrique, ils auront fait un pas dans la bonne direction et pourront même se targuer d’une paradoxale victoire du credo marxiste du primat de l’économie. Il y a cependant un hic : il est plus que vraisemblable que l’ordre politique continuera à prédominer sur l’économique qui, de surcroît, n’est pas encore un ordre marchand.

 

On est d’ailleurs amené à comprendre que l’Union africaine sera “politico-économique”. Mais on ne saisit pas en quoi elle serait ainsi fondée sur le modèle de l’Union européenne. Voilà une manière d’emprunter un concept qu’on dénature ensuite pour le coller à une entité différente. D’abord, l’Union européenne n’a jamais été politico-économique, si l’on entend par là l’existence d’une union politique au service de l’économie. L’UE n’est encore qu’une union économique et monétaire par laquelle les Européens cherchent à bâtir une union politique. Faute de concrétiser celle-ci, l’Europe reste l’apanage de l’économie et continuera de se construire par l’économie. Elle a commencé ainsi avec le traité de Rome de 1956, et encore qu’elle ne soit devenue marchande que vingt-cinq ans plus tard lorsque s’est présenté le grand marché. Et elle a pris plus de quarante ans pour accoucher aux forceps d’une union économique et monétaire.

 

Sortir du modèle keynésien

 

Au cours de la lente construction de l’Union européenne, on a procédé à la libéralisation des biens et services, puis à celle des capitaux et enfin à celle des personnes. En vrac, une union se fait par et dans la liberté. Mais qu’entendons-nous du côté de l’Union africaine ? On parle d’abord d’investissement, fût-il privé, et d’aide extérieure pour démarrer le train du développement. Comme quoi l’Afrique n’est pas encore sortie de la rationalité de ces modèles de croissance keynésiens appliqués sans succès dans le passé par la Banque mondiale. Même s’il ne lit pas Peter Bauer, quiconque survolant un peu la littérature économique apprendra qu’il n’existe pas de progrès économique sans un environnement institutionnel propice à la liberté de l’entreprise. A charge pour chaque gouvernement africain de commencer par le plus fondamental pour l’investisseur : le respect des droits de propriété, qui implique le respect de l’individu.

 

Valoriser l’individu pour stimuler les capacités entrepreneuriales

 

Ce n’est pas aujourd’hui que le continent africain abrite en abondance, plus que partout ailleurs, toutes sortes de matières premières et d’énergies, tels que le cacao, le cuivre, le diamant, l’or, l’uranium, le manganèse, le phosphate, le gaz naturel et le pétrole. Si, malgré cela, l’Afrique n’a pas progressé, c’est parce qu’elle n’a pas su valoriser l’individu pour stimuler ses capacités entrepreneuriales, seules à même d’apporter de la valeur ajoutée à toutes ces richesses naturelles. En fait, il n’y a de richesses que d’hommes, l’économiste Julian Simon nous rappelant que l’homme est notre ultime ressource. L’homme ne peut avancer que dans un cadre institutionnel qui lui assure la liberté d’utiliser ses connaissances personnelles dans la poursuite de ses fins propres. C’est à cette condition première que l’investissement privé affluera en Côte d’Ivoire.

 

Eric Ng Ping Cheun est économiste et directeur de PluriConseil, une firme de services-conseil basé à l’île Maurice et pouvant être consultée sur www.pluriconseil.com.

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