De Ringadoo à Padayachy, la même résistance des contribuables aisés

Histoire économique

Ce sont les vested interests des uns et des autres qui ont la primauté et dictent l’agenda officiel. Aidés par l’urgence économique de sauver les emplois ou le clientélisme politique

Par Aditya Narayan

Lors de son discours sur le bugdet 2020-21, le leader du PMSD a lancé une boutade à l’effet que les gens se demandaient si, de Veerasamy Ringadoo (premier ministre des Finances post-indépendance) à Renganaden Padayachy (ministre des Finances en exercice), il y avait un lien en matière de politique économique. Cette boutade ne manque pas de pertinence dans le contexte de l’histoire économique du pays. En effet, les deux hommes ont fait face à certains défis similaires sur le plan fiscal lorsqu’ils ont présenté le budget, l’un en 1974 et l’autre en 2020.

S’il y a certaines similitudes dans l’approche fiscale adoptée par les deux  hommes à des époques différentes, c’est surtout la nature des réactions que leurs propositions en termes de mesures budgétaires ont suscitées dans le secteur privé qui est intéressante. Et édifiante!

Echos de 1974

En 1974, le ministre des Finances Ringadoo avait proposé d’augmenter de 10% l’impôt sur le revenu, de maintenir la taxe de sortie sur le sucre et de majorer les droits de douane sur tous les produits importés à l’exception des produits alimentaires, des médicaments et des engrais. L’annonce de ces mesures provoqua une levée des boucliers dans le secteur privé et les contribuables, regroupés au sein de la Mauritius Tax Payers Association (MTPA), organisèrent une action massive de protestation.

Le patronat se mit de la partie et organisa un lockout complet le 16 juillet 1974 en fermant toutes les entreprises pour un jour en signe de révolte. Au Parlement, le ministre des Finances accepta finalement de faire certaines concessions aux contribuables pour apaiser les tensions.  Lors des débats, l’ancien secrétaire parlementaire travailliste Beekrumsingh Ramlallah devait faire remarquer que “c’est une tragédie que dans un pays qui connaît un moment de boom économique, 15 000 personnes seulement paient des impôts” (selon le compte-rendu dans L’Express du 17 juillet 1974).

A l’époque, le MMM, parti d’opposition extra-parlementaire, se solidarisa avec les contribuables mais dénonça le lockout des patrons. Les militants de ce parti suivaient alors avec inquiétude la situation au Chili où l’armée avait renversé un an plus tôt le gouvernement socialiste de Salvador Allende, qui fut élu démocratiquement, avec l’approbation du patronat. Ils se méfiaient des patrons.

L’histoire répétée en 2020

En 2020, après la présentation du budget, les contribuables n’ont pas fait de grève contre la proposition du ministre des Finances de majorer la taxe de solidarité de 5% à 25% pour introduire un taux d’imposition marginale de 40% sur le revenu supérieur à Rs 3 millions par an.

Toutefois, la révolte des contribuables les plus aisés était forte et a été relayée efficacement dans la presse écrite et parlée par des porte-parole attitrés et des économistes du secteur privé. Ils ont fait des pressions soutenues sur le gouvernement, avec l’aide du patronat et de certains partis d’opposition, afin de l’amener à alléger la mesure. Finalement, le ministre des Finances a dû céder pour ramener la proposition du taux d’imposition marginale de 40% à 25%.

Il y a des similitudes et des différences entre 1974 et 2020 qui nous permettent de comprendre ce qui a changé chez les partis politiques et ce qui n’a pas changé chez les contribuables.

En 1974, l’enjeu était la progressivité de l’impôt et la nécessité que les plus aisés fassent un effort de solidarité. En 2020, le même enjeu s’est posé. Toutefois, les partis qui, en 1974, se disaient socialistes sont devenus entre-temps des partis sociaux-démocrates qui veulent ratisser large dans l’électorat et ne sont pas prêts à perdre aucune de ses composantes, quitte à sacrificier certains principes.

Ainsi, on a vu le MMM et le Parti travailliste s’opposer à la proposition de majorer la taxe de solidarité. Leurs porte-parole économiques, qui sont d’ailleurs bien ancrés dans le secteur des services financiers comme opérateurs ou gérants de compagnies de gestion, n’ont raté aucune occasion de critiquer la proposition du ministre des Finances. Quelle alternative proposent-ils?

Dans les années 1974-75, la Banque de Maurice avait fait une étude économique, sous la direction de l’économiste anglais Percy Selwyn, qui avait établi que cinq familles mauriciennes, issues de l’oligarchie historique, contrôlaient l’économie mauricienne par le biais des conglomérats dans l’agriculture, l’industrie et le tourisme.

Depuis, d’autres entrepeneurs sont parvenus à faire leur petit bout de chemin. Toutefois, un conglomérat non-historique, en l’occurrence la BAI, qui avait la chance d’opposer une rude concurrence à la bourgeoisie historique a été demantelé sans aucune forme de procès.  La concentration des richesses reste intacte entre les mains de grands conglomérats, surtout avec le développement immobilier qui leur assure des rendements inespérés sur l’investissement (projets IRS, RES, etc.) sans qu’ils paient les taxes foncières (taxe de conversion ou taxe sur les plus-values).

Un récent rapport du ministère des Finances, en date du 29 novembre 2019, a révélé que les 50 plus grandes sociétés ont déclaré des dividendes de près de Rs 130 milliards au cours des quatre dernières années (voir le tableau plus loin). L’impôt sur les bénéfices a totalisé Rs 8,7 milliards pour la même période.

Le fil conducteur entre 1974 et 2020 est que les contribuables les plus aisés défendent efficacement leurs intérêts et ne consentiront pas à des sacrifices comme tout le monde dans le cadre de l’austérité généralisée. Et ils ont trouvé des alliés objectifs chez des partis qui veulent toujours les caresser dans le sens du poil.

Seuls les mouvements de gauche et les syndicats ont soutenu la proposition fiscale. La question est de savoir jusqu’à quand les partis sociaux-démocrates s’opposeront aux réformes primordiales au nom du clientélisme. N’est-ce pas ce refus de la réforme qui a amené le pays dans la situation actuelle avec ses inégalités économiques criantes?

Rupture frustrée

Pourtant, quand on parle de rupture avec l’ordre établi, la progressivité de l’impôt sur le revenu est un des “points de rupture” qu’il fallait envisager, discuter et mettre en place sans peur ni faveur. Tout le monde est conscient que le système néolibéral depuis 2005 est à l’origine des déficits budgétaires (15% du PIB), des dettes publiques (80% du PIB), de la surconsommation alimentée par les importations (déficit commercial colossal) et de la régression de la production locale.

La fiscalité légère, commencée par Vishnu Lutchmeenaraidoo et accentuée par Rama Sithanen, a produit des inégalités de revenu et de richesse entre les classes sociales. Ces inégalités sont évidentes de par les signes extérieurs de richesse (villas de luxe, berlines dernier cri, bateaux de plaisance, deuxième ou troisième résidence à Maurice ou ailleurs) dans un paysage dôté de poches de pauvreté absolue dans certains quartiers.

En même temps que le gouvernement fait marche arrière sur la politique fiscale, il est prêt à débourser des milliards de roupies pour venir en aide aux entreprises en difficulté grâce au plan de sauvetage que la Mauritius Investment Corporation (MIC) a eu la charge de mettre sur pied. Déjà, les entreprises dans l’hôtellerie, l’industrie textile et la construction ont déposé des demandes d’aide de Rs 25 milliards auprès de la MIC.

L’assistance financière de la MIC serait sous la forme de prêts remboursables, de l’achat d’actions dans les entreprises ou de l’achat d’obligations d’entreprises. Toutes ces entreprises qui paient des dividendes ou ont accumulé des réserves (Rs 61 milliards en 2018-19 pour 50 Top Companies) demanderont de l’aide uniquement sur la base d’une déclaration des pertes subies durant la pandémie. Les bilans financiers précédents ne comptent pas pour elles.

A ce jour, le gouvernement n’a pas dit s’il exigera le gel du paiement des dividendes dans le secteur privé en contrepartie de l’aide publique. Il faut donc supposer que les entreprises continueront leurs pratiques de gestion et de gouvernance comme par le passé sans devoir rendre compte de l’utilisation de l’aide publique.

Les entreprises renflouées par l’Etat continueront à payer des salaires (ou des dividendes) supérieurs à Rs 3 millions par an à leurs cadres (ou actionnaires) sans que ces derniers ne soient assujettis à un taux d’imposition marginale raisonnable (plus de 25%). Injecter Rs 80 milliards dans l’économie sans réformer les structures de production, d’échange, de gestion et de distribution des richesses serait un énorme gaspillage.

Voilà où nous en sommes en 2020 avec une crise qui pourtant exige des remises en question, des réformes profondes et des valeurs communes de partage et de solidarité. Au-delà des récriminations politiques de part et d’autre, ce sont les intérêts économiques (vested interests) des uns et des autres qui ont la primauté et dictent l’agenda officiel. Aidés par l’urgence économique de sauver les emplois ou le clientélisme politique.


* Published in print edition on 23 June 2020

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