Interview :
Mohamad Vayid
« Le
gouvernement doit être prudent… car dans la politique,
rien n’est gagné d’avance »
*
« M. Cunningham a fini par banaliser des
affaires très sérieuses qui auraient dû pu faire
l’objet d’une commission d’enquête »
Mohamad
Vayid essaie de comprendre le moteur du malaise social.
Est-ce les institutions qui sont à blâmer ? Est-ce
des troubles de déséquilibre ? Plus que jamais il
faut revoir le fonctionnement du pied au sommet de nos
organisations. Sinon comment expliquer l’imposture, les
scandales et les excès ?
Mauritius
Times : Quel effet cela vous fait de prendre
connaissance à partir des articles de presse des différentes
affaires concernant l’importation du Subutex, le directeur
des douanes, Boskalis et le président de la Mauritius Port
Authority, Bel Air S.E., bref des affaires qui ont dominé
l’actualité ces dernières semaines ?
Mohamad
Vayid : Le pays est
certainement choqué de prendre connaissance de tous ces
scandales qui frappent notre société, mais les gens ne
sont pas autrement surpris par ces événements parce
qu’ils avaient déjà la perception que la corruption était
répandue à Maurice et qu’il y avait des intérêts
sinistres qui opéraient à l’intérieur des institutions
publiques et dans la politique, bien que cette perception ne
soit pas toujours fondée. Mais le fait est que, la machine
à rumeurs de notre pays aidant, il y avait toujours cette
tendance à voir le mal un peu partout. Cependant,
lorsqu’on fait état de cas concrets comme ceux que vous
venez de citer : celui impliquant le président de la
Mauritius Port Authority, l’autre concernant le ministre
de la Justice ou encore ceux soulevés par M. Cunningham, il
y a là suffisamment d’indices pouvant consolider cette
perception du public tout en alimentant les spéculations et
les appréhensions des citoyens mauriciens par rapport à
l’avenir de leur pays.
En
ce qui concerne le président de la Mauritius Port
Authority, on espérait qu’il allait soumettre sa démission
en attendant la fin de l’enquête. Malheureusement, à
Maurice, nous n’avons pas cette culture, cette déontologie,
à l’exception de quelques rares cas où les responsables
ont agi dans ce sens.
En
ce qui concerne l’affaire impliquant le ministre de la
Justice, il y a là également des circonstances troublantes.
Certes, nous ne pouvons pas nous approprier de la prérogative
du Premier ministre en décidant qui doit ou ne doit pas
faire partie du conseil
des ministres, mais l’attente de la population est que,
lorsqu’une certaine irrégularité est constatée dans le
comportement ou les activités d’un haut officiel, ou
s’il y a un manquement à l’éthique, certaines actions
doivent être prises après une enquête approfondie.
En
ce qui concerne M. Cunningham, je crois qu’il a raté une
occasion en or d’aider à nettoyer cette situation. Sur la
base des renseignements dont il disposait et de son expérience
de ce qui se passe dans certains départements, il aurait pu
aider à assainir l’atmosphère s’il avait agi avec
mesure, en respectant le devoir de discrétion et de réserve
de tout haut fonctionnaire. Mais, malheureusement, en se
laissant aller à des déclarations fracassantes, en
s’attaquant aux institutions et en lançant des
accusations à droite et à gauche, il a fini par banaliser
des affaires très sérieuses qui auraient dû pu faire
l’objet d’une commission d’enquête de haut niveau.
La
triste conclusion à tirer, c’est qu’à un moment où
l’opposition était en perte de vitesse et surtout caractérisée
par une grande incohérence dans ses démarches, ces
scandales leur ont apporté de l’oxygène et fourni une
plate-forme sur laquelle lancer des attaques ciblées contre
le gouvernement.
*
On aura noté quand même que toutes ces affaires reposent
sur des allégations, des suspicions et qu’il n’y a, à
ce jour, aucune preuve pouvant établir la culpabilité de
quiconque (que ce soit Valayden, Dulull, Chady, etc) ou de
quelque institution (soit le DPP, la police, la MRA) ?
--
Je ne crois pas que le public mauricien sera du même avis.
Car il y a, dans les cas qui ont été cités suffisamment
d’éléments pour justifier une enquête approfondie et
serrée. Ces éléments en sont déjà assez révélateurs
sans pour cela préjuger d’aucune de ces situations ou
incriminer quelqu’un. M. Cunningham a cité des cas précis
et il a également décrit les circonstances dans lesquelles
certaines décisions ont été prises. Il y a eu également,
en ce qui concerne le président de la Mauritius Port
Authority, des indices qui intéressent l’ICAC. Tout comme
les rapports qui suggèrent que le ministre de la Justice
n’aurait peut-être pas agi avec la discrétion qu’on
est en droit d’attendre de lui.
*
Le gouvernement a, par la voix du Premier ministre, repoussé
les allégations de M. Bert Cunningham à l’effet que la
MRA, le judiciaire, la police, certains hauts fonctionnaires
et des responsables politiques seraient liés dans une
« web of corruption ». Pouvait-il agir autrement ?
--
C’est là où M. Cunningham s’est fourvoyé, car ces
accusations à l’emporte-pièce sont trop générales pour
être prises au sérieux. On ne peut pas faire des allégations
de ce genre contre des institutions vitales du pays et espérer
une réaction salutaire. Le Premier ministre, en somme,
n’avait pas d’autre option que de refuser une commission
d’enquête pour la bonne et simple raison que n’importe
quel Premier ministre doit, en toutes circonstances, rester
maître du terrain. Navin Ramgoolam ne pouvait pas paraître
prendre des directives soit de M. Cunningham soit de M.Bérenger.
D’autant plus qu’il a expliqué sa position en disant
qu’il y a des institutions en place qui disposent de plus
de pouvoirs qu’une commission d’enquête pour étudier
de tels cas et que dans le passé les commissions d’enquêtes
n’ont pas donné des résultats probants.
La
situation était, dès le départ, un peu faussée par le
jeu politique dans la mesure où le gouvernement ne pouvait
se permettre le luxe de voir M. Bérenger paraître sur une
plate-forme publique et se vanter d’avoir arraché une
commission d’enquête au Premier ministre et en tirer
un capital politique. Tout comme M. Cunningham n’a pas
laissé le choix au DPP lorsqu’il l’a interpellé
directement. Le DPP n’avait aussi pas d’autre options
que de demander une enquête policière dans les accusations
formulées par M. Cunningham. Evidemment ce dernier n’appréhende
pas la situation mauricienne suffisamment dans ses complexités
et il s’est laissé aller à un défoulement intempestif
pour livrer ses états d’âme en pâture à un public
avide de sensations. Il a voulu éclairer d’une lumière
blafarde toute la société mauricienne, que beaucoup de mauriciens
ne peuvent accepter sans un sursaut de révolte. D’autant
plus qu’il fait appel aux ambassades étrangères et autre
instances internationales pour éclabousser les autorités.
L’ancien chef de la douane tirait un plaisir évident à
être sous les feux des médias et se voir traiter en
vedette populaire. Il a multiplié les interviews avant son
départ avec un abandon de mauvais aloi.
Nous
commettons une erreur énorme en oubliant que ce pays passe
par une période de transition difficile, voire douloureuse,
dans le sillage des effets de la globalisation, la perte des
filets de protection comme l’Accord multi-fibre
et le Protocole sucre, les difficultés d’exportation du
thon en Europe, l’incapacité des foyers de la petite
bourgeoisie de joindre les deux bouts, etc. Cependant nous
pouvons déjà voir la lumière au bout du tunnel avec
l’obtention d’une dérogation pour le thon, un appui
financier considérable de l’Union européenne pour notre
agriculture, suite à la perte de notre marché sucrier.
Nous avons également l’Africa Growth and Opportunity Act
qui nous permet maintenant d’inclure des produits d’un
pays tiers dans nos exportations vers les Etats-Unis. Par
ailleurs, à côté de nombreuses initiatives du secteur
privé, il y a aussi la réforme fiscale enclenchée par le
gouvernement, un Port franc dont le potentiel n’a pas été
exploité à fond, des développements dans le domaine des petites
et moyennes entreprises, il y a eu le PRB, qui a amélioré
le sort de plus de 100,000 employés de l’Etat -- donc il
y a là des risques avant-coureurs d’un développement
prometteur – mais nous privilégions les scandales et les
dessous malsains de la politique, surtout à cause d’une
couverture médiatique qui nous laisse aucun répit. A voir
avec quel acharnement nous aimons nous tirer dans les pieds,
l’on peut se demander si nous ne sommes pas en proie à un
masochisme larvé.
M.Cunningham,
étant parti, va laisser derrière lui une séquelle de
malaises et de suspicions. Je dois dire que même s’il
avait de grandes qualités en tant qu’expert douanier, il
lui manquait quand même les qualités de gestionnaire et de
leader ; il a preféré agir en solo, n’étant pas
quelqu’un qui pouvait œuvrer au sein d’une équipe. Il
y avait chez lui des faiblesses caractérielles qui ont miné
la gestion de son département.
Nous
nous trouvons aujourd’hui dans une nouvelle ère qu’il
nous faudra gérer efficacement. Cela requiert un nouvel état
d’esprit, mais aussi un changement des équipes
dirigeantes non seulement au niveau du gouvernement mais également
au niveau de plusieurs institutions, même s’il faut
reconnaître que quelques-unes d’entre elles fonctionnent
très bien. Le Premier ministre a raté l’occasion de
remanier son Cabinet. Cela constitue une erreur capitale de
n’avoir pas remanié son équipe ministérielle trois ans
après l’accès de l’Alliance sociale aux rênes du
pouvoir. Il n’est pas trop tard à condition de ne pas
attendre plus longtemps. Parce qu’il y a des ministres non
performants et une lassitude évidente chez d’autres qui
ne peuvent plus gérer leur portefeuille selon l’attente
de la population. Le moment est venu de revoir cette
situation et d’imprimer une nouvelle impulsion aux
affaires de l’Etat, au plus haut échelon, afin de créer
un environnent plus propice à l’innovation, la créativité,
la bonne gouvernance. Le Premier ministre peut seul en décider.
Quand on voit Navin Ramgoolam s’adresser au parlement
aujourd’hui, c’est un homme d’Etat qui parle ; il
a gagné en maturité et en épaisseur. Il y a chez lui une
confiance en soi, une sérénité, et une force de caractère
et de personnalité qui le place très loin derrière tous
ceux qui prétendent à sa succession. C’est une qualité
qu’il pourrait exploiter à fond, mais il le fera sans
doute au bon moment.
*
Mais la question reste posée : existe-t-il vraiment
une « web of corruption » au plus haut échelon
de l’Etat impliquant hauts fonctionnaires, politiques et
les gros bonnets du secteur privé, quel que soit le régime
en place ?
--
Dans un article qui a paru dans « Le Mauricien »
l’année dernière, j’ai déjà attiré l’attention
sur certaines pratiques abusives. J’ai évoqué
l’exemple du conseil d’administration d’Air Mauritius.
Il y a dans ce conseil le ‘Sollicitor general’, le secrétaire
du cabinet, le
secrétaire
financier, les trois plus hauts fonctionnaires du pays.
Lorsqu’on a des gens de ce calibre sur n’importe quel
conseil d’administration, cela étouffe les initiatives et
empêche les gens de s’exprimer librement. Parce que
lorsque le secrétaire
du cabinet
parle, on a l’impression qu’il représente le Premier
ministre. Lorsque le ‘Solicitor general’
parle, on se dit que c’est le conseil juridique qui parle.
Et lorsque le secrétaire
financier intervient, on pense qu’il sait des choses que
les autres ne connaissent pas, donc on se tait. Ce qui amène
la paralysie au plus haut échelon de la corporation. Si on
veut récompenser ces hauts fonctionnaires pour le travail
qu’ils font et que leurs postes ne sont pas suffisamment rémunérés,
on n’a qu’à leur accorder des allocations spéciales et
personne n’y trouvera à redire. Mais la situation se
complique davantage lorsque nous réalisons que les
concurrents d’Air Mauritius, c-à-d Air France, Air India,
Rogers et, jusqu’à récemment British Airways, siégeaient
également au Conseil d’administration de MK.
Allons
plus loin : le ‘Solicitor general’,
qui est un directeur d’Air Mauritius, est également le
conseiller du gouvernement en ce qui concerne la libéralisation
du trafic aérien. Il va à l’étranger pour négocier
avec d’autres compagnies aériennes leur accès au ciel
mauricien. Et il est aussi le conseiller juridique du
gouvernement. Est-ce que cela ne pose pas un problème de
conflit d’intérêts ? Il est temps de prendre
conscience de ces choses-là tout comme il faut reconnaître
que certaines décisions du DPP depuis quelques années ont
été surprenantes. Par exemple, celle concernant le leader
de l’Opposition qui a été déclaré hors de cause dans
une affaire où il avait été cité pour avoir donné de
l’argent à un criminel notoire pour l’aider à quitter
le pays… Il y a eu le cas de Cehl Meeah, où les
poursuites ont été abandonnées en dépit de sérieuses
allégations concernant sa participation alléguée dans une
conspiration liée à un meurtre.
C’est
tout cela qui alimente les doutes et cette perception
qu’il existe un jeu d’influences malsain dans le pays.
*
A vouloir trop mettre la pression sur le DPP pour qu’il
vienne expliquer ses décisions, on finira par exiger
qu’il prenne des décisions pour satisfaire la rue, vous
ne le croyez pas?
--
Mais cette question ne se pose même pas. Le DPP doit agir
dans la plus grande sérénité et en dehors de toute
pression. C’est entendu et nous ne voudrions pas changer
cette approche. Cependant, aucune autorité à Maurice ne
peut s’estimer au-dessus d’une transparence essentielle
de ses décisions – n’importe quelle décision. Même le
Premier ministre et ses ministres sont obligés de fournir
des explications au parlement sur leurs prestations. Nous avons les PNQs, les PQs,
toutes sortes de procédures démocratiques pour forcer le
gouvernement à révéler les tenants et aboutissants de ses
décisions. Le DPP est le seul officiel qui agit dans un
vase clos, avec une opacité inquiétante ; il n’est
pas redevable envers quiconque, il n’a aucune explication
à fournir, et il n’a pas à se justifier. C’est cela
qui perturbe un peu les citoyens bien-pensants. Même le
Privy Council a trouvé cet état de choses anormal. Il est
souhaitable qu’il y ait un garde-fou, un recours qui
viendrait assurer que toute décision
du DPP puisse être revue par la cour
suprême, en toute confidentialité, dans les cas où il
existe un certain flou.
*
On est en train de se focaliser sur le DPP, M. Vayid, mais
il y a aussi plusieurs hauts fonctionnaires comme le commissaire
de police, le directeur de la MRA, même le directeur de
douane qui sont souvent amenés à prendre des décisions
qui ne font l’objet d’aucune revue…
--
Il y a un cadre juridique qui autorise ces fonctionnaires à
prendre des décisions et qui leur permet de le faire à
leur entière discrétion dans l’exercice de leurs
fonctions. Mais les décisions de ces fonctionnaires sont
toujours « amenable to review » ; on peut
aller en cour
et contester ces décisions s’il y a des revendications.
Aucun de ces titulaires n’a, que je sache, un pouvoir
absolu, sans appel.
*
Après la presse et l’opposition, l’Eglise a aussi ajouté
son grain de sel dans le débat : lors de la messe de
St Louis, Père de Fleuriot a fait une plaidoirie en faveur
d’un Etat de droit qui se construit, selon lui,
lorsqu’on refuse une « gousse» et « où sont
bannies magouilles et corruption… » Sermon à point
nommé ?
--
Ce qu’a dit le Père Fleuriot n’a rien d’original,
dans la mesure où ces choses-là sont aussi dites dans les
mosquées les vendredis, dans les temples hindous, j’en
suis sûr, et ailleurs où les religieux sentent, avec
raison, que c’est leur devoir de rappeler aux fidèles
leurs responsabilités en tant que citoyens et que commettre
un acte immoral ou malhonnête est contraire à la religion,
quelle que soit cette religion.
La
messe de St Louis a été médiatisée, ce qui n’est pas
le cas pour des activités qui se déroulent dans tous les
lieux de culte où des sermons sont faits régulièrement.
*
Quel effet fera le déballage sur la place publique de
toutes ces affaires -- c’est-à-dire les allégations
graves de M. Cunningham contre les hommes et les
institutions publiques véhiculées par la presse, les
radios privées et les hommes politiques, et un
gouvernement qui refuse une commission d’enquête -- sur
le Mauricien moyen ?
--
Le mauricien moyen sent dans sa chair, dans son âme qu’il y a
un vent malsain qui souffle sur le pays et qu’il faudrait
y mettre de l’ordre. Mais, très souvent, les mauriciens
malheureusement refusent de se mouiller.
A
mon avis, il y a des choses autrement plus importantes
qu’il faudrait revoir. Par exemple, je vous parlerai
d’un problème constitutionnel qui mérite qu’on s’y
attarde. La cour
suprême a débouté le plaignant qui avait fait un procès
au leader de l’opposition,
M. Bérenger, pour avoir aidé un criminel. La cour
a décidé que cet homme n’avait pas de « locus
standi », c-à-d qu’il n’avait pas un intérêt direct
dans cette affaire. Nous avons aussi eu le cas récent de M.
Beeharry, qui a poursuivi le gouvernement pour avoir agi non
conformément à la constitution
en nommant M. Valayden non seulement comme attorney
General mais aussi comme ministre des Droits de l’Homme.
La cour suprême
a débouté M. Beeharry parce que le plaignant n’avait
pas, de son point de vue, « d’intérêt direct »
dans cette affaire. Or, en tant qu’observateur, j’estime
que c’est une décision qui laisse rêveur.
*
Pourquoi ?
--
Parce que n’importe quel contribuable mauricien conscient
de ses devoirs de citoyen est directement concerné par la
gouvernance de son pays et peut se sentir lésé quand la constitution
n’est pas respectée, ou est violée. Ce que M. Beeharry a
obtenu à l’issue de son procès, c’est une interprétation
de la loi, mais a-t-il obtenu justice ? M. Beeharry
pourrait faire appel et je serais très intéressé de
savoir ce que le Privy Council déciderait dans un cas
pareil.
Il
y a souvent des cas où des citoyens ont couru après un
malfaiteur pour l’arrêter parce qu’il avait volé chez
un commerçant. On appelle cela une « citizen’s
arrest » aux Etats-Unis. Ces citoyens qui avaient arrêté
ce voleur n’avaient pas d’intérêt direct en jeu et
pourtant ils ont aidé à mettre fin à un acte criminel. On
se demande comment des juges en Europe et aux Etats-Unis réagiront
à l’idée qu’un contribuable qui défend la constitution
de Maurice n’a pas de « locus standi ».
J’estime que c’est illogique et qu’il faut repenser
certains aspects de notre constitution. Il faudrait, à mon avis, étudier la question,
en discuter avec les juges et, si nécessaire, introduire spécifiquement
le principe de « l’intérêt public » dans
notre constitution. parce
que l’explication de la cour
semblerait impliquer que la notion de « l’intérêt
public » n’existe pas dans nos lois. Mais c’est un
intérêt qui est tellement évident (nous invoquons souvent
le « public spirit » pour motiver les citoyens)
qu’il n’a pas besoin d’être écrit dans la constitution :
il fait partie d’une « common law »
universelle, comme les droits de l’homme.
*
Le Mauricien devient de plus en plus agressif et violent :
on incendie un véhicule impliqué dans un accident ayant
causé mort d’homme, on lapide une station de police. Même
les enseignants du secondaire, donc a priori des diplômés
d’université, votent en faveur d’une journée de désobéissance
civile en signe de protestation contre une circulaire du
ministère de l’éducation
et réclament des excuses. On pourrait se demander s’il
n’existe pas une « causal relationship » entre
ces incidents et ce qui se passe dans les hautes sphères de
notre société ?
--
Il y a certainement un sentiment de profond mécontentement
dans le pays, plus spécialement au sein de certaines
sections de la population, surtout à cause de la montée en
flèche du coût de la vie ; il y a également des
malaises sociaux, des frustrations, des cas d’injustices.
Il y a aussi les scandales et trop de gens qui ont fait
fortune du jour au lendemain. Donc on a cette impression,
profondément ancrée dans l’âme mauricienne, que ce sont
les astucieux, les lobbyistes, les gens qui ont des
relations particulières avec la classe dirigeante qui
arrivent à exploiter la situation dans leurs intérêts et
par conséquent les autres sont des laissés-pour-compte. Il
y aussi des tensions à l’intérieur de certaines
composantes de la population, peut-être des conflits
internes ont toujours existé en sourdine et qui font
surface maintenant, comme l’exclusion, le castéisme, les
rivalités économiques et sociales. Nous avons vu trois membres
du parlement, du parti du Premier ministre, en l’occurrence MM
Lormesh Bundhoo, Yatin Varma et Suren Dayal orchestrer une
attaque contre Manou Bheenick, le Gouverneur de la Banque de
Maurice. Certaines personnes se posent des questions sur la
motivation de ces parlementaires : est-ce parce que M.
Bheenick appartient à une autre caste ? Ou y a-t-il un
devoir de citoyen dans la démarche de ces parlementaires ?
Ils ont aussi pris à partie le ministre de l’Education (y
aurait-il une mutinerie qui gronde dans les rangs
travaillistes dû au retard d’un remaniement ministériel ?)
mais cela, on le comprend. Il y a également les
revendications populaires, parfois dénuées de fondement,
mais qui déstabilisent la société.
Nous
vivons dans une situation où il existe un vide énorme dans
le leadership moral de l’île Maurice et c’est ce qui
permet à des parasites, des prédateurs d’occuper le
terrain. A ce jour aucun parti politique n’a fourni ce
leadership moral. Il fut un temps où il existait des
leaders intègres, d’une honnêteté à toute épreuve,
comme le Professeur Bissoondoyal, le Pandit Sahadeo, G.M.D
Atchia, Jules Koenig, Maurice Lesage…
Le
Professeur Bissoondoyal représentait une tradition
culturelle très ancienne de ce que la société devrait être.
J’ai connu dans le secteur privé des gens qui avaient également
cette fibre morale. Ces valeurs se sont effritées avec le
temps, que ce soit dans le secteur privé, dans
l’industrie, la politique ou dans le secteur public. Ce
qui est grave, ce n’est pas uniquement l’effritement des
normes, mais le vide vertigineux qui nous guette. Nous avons
perdu nos repères et nous ne savons plus à quoi nous
accrocher pour maintenir notre équilibre.
*
Est-ce ce qui explique pourquoi les gens descendent dans la
rue à tout bout de champ ?
--
Ils ne savent plus faire la différence entre ce qui est légal
et ce qui ne l’est pas, entre ce qui est moral et ce qui
ne l’est pas. Donc, ils croient qu’ils peuvent se faire
justice. Ils ne font plus confiance aux autorités. Pourtant
nous savons que, malgré les difficultés de la situation
sociale et les problèmes internes, la police abat un
travail considérable. Mais on ne lui donne jamais crédit
pour le travail qu’elle fait bien ; on trouve
toujours le moyen de s’appesantir sur ses faiblesses.
Toute institution a ses manquements, mais si nous
n’accordons pas à la police le respect et la considération
qu’elle mérite pour son dévouement, nous
l’affaiblissons en tant qu’institution nationale et
force de l’ordre et de la paix.
*
Les grandes manœuvres politiques n’ont pas été enclenchées
même si l’opposition essaie de faire ses choux gras de la
situation actuelle. Estimez-vous que les perspectives
d’avenir s’annoncent difficiles pour le gouvernement de
l’Alliance sociale ?
--
Le gouvernement doit être prudent quelques fois, car dans
la politique, rien n’est gagné d’avance. N’importe
quelle élection est un risque que l’on prend, c’est un
coup de dés. Compte tenu de cela, le gouvernement exhibe
pas mal de faiblesses, des ministres non performants ou
hautement contestés, l’absence de méritocratie, les
nominations politiques des gens sans envergure, les carences
administratives… la liste est longue. La position du
gouvernement s’est graduellement détériorée car il est
passé d’un stade où il disposait de tous les atouts dans
son jeu lorsque l’opposition était en désarroi. Le
leader de l’Opposition était à la recherche d’un
premier ministrable hindou, spécifiquement un vaish, et cela l’a tourné en ridicule. Il y avait également
la rumeur à l’effet que M. Bérenger se voyait beaucoup
plus confortablement à Le Réduit que dans un fauteuil
ministériel.
Valeur
du jour, l’Opposition a eu une manne qui lui est tombée
du ciel sous forme de scandales portés sur la place
publique. Ces scandales vont retenir l’attention le temps
que dure la mémoire populaire, et il est probable qu’on
les oublie dans quelques mois. Mais il ne fait pas de doute
que le gouvernement a laissé des plumes et que sa crédibilité
est maintenant sujette à caution. A moins que le Premier
ministre n’assume pleinement ses pouvoirs et donne une
impulsion nouvelle à son gouvernement. Il s’agit aussi de
mettre un peu d’ordre dans certaines institutions
publiques et surtout d’avoir une main très ferme à la
barre. Il est intéressant de noter que le statut du Premier
ministre ne semble pas en avoir souffert. Loin de là, Navin
Ramgoolam conserve la confiance et l’adulation d’une
majorité de gens et je ne crois pas que cela va changer de
si tôt, d’autant plus qu’il n’y a aucun candidat
valable à l’horizon pouvant lui succéder comme Premier
ministre. Il reste l’atout majeur du Parti travailliste et
peut encore récupérer le terrain perdu par le gouvernement,
mais il va falloir veiller au grain.
*
La nomination du prochain Président de la République fait
déjà l’objet de spéculations : des noms sont cités
en remplacement de l’actuel titulaire, dont le rédacteur
en chef d’un quotidien, mais aussi la possibilité du
renouvellement du mandat de sir Anerood Jugnauth…
--
C’est la prérogative du Premier ministre de procéder à
l’identification d’un candidat et de le proposer à
l’Assemblée nationale. Il peut décider de consulter le
leader de l’Opposition et finalement il y aura un vote du parlement
où la majorité votera le nominé du PM. Nous savons que le
futur président
sera un choix politique et stratégique mais, quel qu’il
soit, c’est dans nos mœurs de le respecter et l’honorer
en tant que tel. Je ne voudrais pas ajouter aux spéculations
courantes avec une autre hypothèse, car la décision sera
prise incessamment pour le meilleur ou le pire. Ce sera une
nomination politique qui renforcera la crédibilité du
gouvernement ou accentuera sa faiblesse. Attendons voir.
Nous serons bientôt fixés.
« Quand
on voit Navin Ramgoolam s’adresser au parlement
aujourd’hui, c’est un homme d’Etat qui parle ; il
a gagné en maturité et en épaisseur. Il y a chez lui une
confiance en soi, une sérénité, et une force de caractère
et de personnalité qui le place très loin derrière tous
ceux qui prétendent à sa succession… »
« On
se demande comment des juges en Europe et aux Etats-Unis réagiront
à l’idée qu’un contribuable qui défend la constitution
de Maurice n’a pas de « locus standi ».
J’estime que c’est illogique et qu’il faut repenser
certains aspects de notre constitution.
Il faudrait, à mon avis, introduire spécifiquement le
principe de « l’intérêt public » dans notre constitution… »
« Y
a-t-il un devoir de citoyen dans la démarche de MM Lormesh
Bundhoo, Yatin Varma et Suren Dayal ? Ils ont aussi pris à
partie le ministre de l’Education (y aurait-il une
mutinerie qui gronde dans les rangs travaillistes dû au
retard d’un remaniement ministériel ?) mais cela, on
le comprend… »
« Nous
vivons dans une situation où il existe un vide énorme dans
le leadership moral de l’île Maurice et c’est ce qui
permet à des parasites, des prédateurs d’occuper le
terrain. A ce jour aucun parti politique n’a fourni ce
leadership moral. Il fut un temps où il existait des
leaders intègres, d’une honnêteté à toute épreuve… »
« Même
le Premier ministre et ses ministres sont obligés de
fournir des explications au parlement sur leurs prestations. Nous avons les PNQs, les PQs,
toutes sortes de procédures démocratiques pour forcer le
gouvernement à révéler les tenants et aboutissants de ses
décisions. Le DPP est le seul officiel qui agit dans un
vase clos, avec une opacité inquiétante… »
« Le
Premier ministre a raté l’occasion de remanier son
Cabinet. Cela constitue une erreur capitale de n’avoir pas
remanié son équipe ministérielle trois ans après l’accès
de l’Alliance sociale aux rênes du pouvoir… Parce
qu’il y a des ministres non performants et une lassitude
évidente chez d’autres qui ne peuvent plus gérer leur
portefeuille selon l’attente de la population… »
« nous
privilégions les scandales et les dessous malsains de la
politique, surtout à cause d’une couverture médiatique
qui nous laisse aucun répit. A voir avec quel acharnement
nous aimons nous tirer dans les pieds, l’on peut se
demander si nous ne sommes pas en proie à un masochisme
larvé… »
« M.Cunningham
s’est laissé aller à un défoulement intempestif pour
livrer ses états d’âme en pâture à un public avide de
sensations. Il a voulu éclairer d’une lumière blafarde
toute la société mauricienne, que beaucoup de mauriciens
ne peuvent accepter sans un sursaut de révolte… »
« Le
Premier ministre, en somme, n’avait pas d’autre option
que de refuser une commission d’enquête pour la bonne et
simple raison que n’importe quel Premier ministre doit, en
toutes circonstances, rester maître du terrain. Navin
Ramgoolam ne pouvait pas paraître prendre des directives
soit de M. Cunningham soit de M. Bérenger… »
« en
se laissant aller à des déclarations fracassantes, en
s’attaquant aux institutions et en lançant des
accusations à droite et à gauche, M. Cunningham a fini par
banaliser des affaires très sérieuses qui auraient dû pu
faire l’objet d’une commission d’enquête de haut
niveau… »
« Le
gouvernement doit être prudent quelques fois, car dans la
politique, rien n’est gagné d’avance. N’importe
quelle élection est un risque que l’on prend, c’est un
coup de dés. Compte tenu de cela, le gouvernement exhibe
pas mal de faiblesses, des ministres non performants ou
hautement contestés… »
« Le
gouvernement a laissé des plumes et que sa crédibilité
est maintenant sujette à caution. A moins que le Premier
ministre n’assume pleinement ses pouvoirs et donne une
impulsion nouvelle à son gouvernement. Il s’agit aussi de
mettre un peu d’ordre dans certaines institutions
publiques et surtout d’avoir une main très ferme à la
barre… »
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