| |
Nucléaire…
et nucléaire – l’enjeu pour Maurice
--
Sydney
Selvon
L’éminent
scientifique Joël de Rosnay a pris connaissance d’un
article que j’ai écrit récemment dans le Mauritius
Times et dont l’essentiel se résume à ceci : le
projet d’île durable fondé sur la croyance que les énergies
renouvelables (soleil, vent principalement) seront d’un
apport suffisant pour le développement du pays durant les
prochaines décennies ne tient pas la route.
Loin
de s’offusquer de cette critique, un représentant de Joël
de Rosnay est entré en contact avec nous – une attitude
qu’il convient de saluer, surtout qu’elle contraste avec
celle, typique à Maurice, consistant à réagir négativement
à la critique. Savant de renommée mondiale, et faisant
honneur au pays d’origine de sa famille, Joël de Rosnay
sait qu’au 21ème siècle, aucun chef de
gouvernement à travers le monde n’a le droit moral de
S’ABSTENIR de planifier l’avenir énergétique d’un
pays sur une durée d’au moins 50 ans (nous sommes déjà
en retard de près d’une décennie), soit à peu près le
temps que prendra le pétrole pour s’épuiser. Et
l’homme de science doit savoir aussi que le vent et le
soleil ne suffiront pas pour soutenir le développement
national qui requiert une production économique croissante.
On
a placé beaucoup d’espoir
au sein de la communauté scientifique internationale,
sur le remplacement, d’ici cinq à sept décennies, du pétrole
par la fusion nucléaire. Il s’agit d’un processus nucléaire
que l’homme n’a pas encore maîtrisé, mais qu’il
observe dans l’Univers, parmi les étoiles, contrairement
à la fission nucléaire, laquelle a donné naissance à la
bombe atomique et aux centrales actuelles d’énergie nucléaire.
Tout
à fait différente, la fusion nucléaire fait l’objet
d’une importante expérience internationale se déroulant
à Cadarache, en France, dans les Bouches-du-Rhône.
Pour
permettre à nos lecteurs de mieux comprendre ce que
pourrait nous réserver l’avenir de la recherche d’une
solution durable aux problèmes liés aux besoins énergétiques
de la planète, citons ici une explication succincte faite récemment
sur www.notreplanète.info
intitulée ‘Le projet ITER de Cadarache doit-il faire peur
?’ :
« D’abord,
commençons par quelques rappels très simples de physique
nucléaire :
« La fission nucléaire, qui est utilisée dans toutes
les centrales nucléaires actuelles, consiste à fractionner
de gros atomes par le bombardement de neutrons. Ce phénomène
dégage de la chaleur qui chauffe de l’eau jusqu’à l’état
de vapeur, ce qui permet d’entraîner de grosses turbines
qui produisent de l’électricité. Le gros inconvénient
de cette méthode réside dans le fait que ces gros atomes
(de l’uranium la plupart du temps) sont radioactifs, ainsi
que les « déchets » que l’on obtient après
fractionnement.
« La fusion nucléaire, qui est à la base du projet
Iter (International Thermonuclear Experimental Reactor),
consiste à faire fusionner des atomes très légers (de
l’hydrogène et des dérivés d’hydrogène), ce qui
devrait là aussi produire de la chaleur, faisant bouillir
de l’eau qui entraînera des turbines, produisant de l’électricité.
« Dans le projet Iter, la technologie qui sera utilisée
est relativement facile à comprendre :
« On porte à 10 millions de degrés les dérivés de
l’hydrogène qui vont se transformer en plasma (perdant du
même coup l’électron qui gravite autour) et permettant
que ces atomes s’entrechoquent. En fusionnant, ils vont
produire un atome d’hélium et de la chaleur.
« Tout l’enjeu de cette expérience est de réussir
à produire suffisamment de réactions de fusion pour
atteindre au moins les 10 millions de degrés nécessaires
pour que la réaction puisse continuer. Si de l’énergie
est produite en surplus, on pourra alors l’utiliser pour
chauffer de l’eau et produire ainsi de l’électricité
comme dans n’importe quelle centrale.
« Les avantages de la fusion sont multiples :
- l’hydrogène est quasi inépuisable
- les dérivés de l’hydrogène (deutérium et tritium),
utilisés dans la fusion, sont faciles et peu onéreux à
produire
- le résultat de la fusion (l’hélium) est un gaz inerte,
non radioactif et avec des applications dans l’industrie,
donc pas de problème de stockage des « déchets »
- le risque en cas d’accident est quasiment nul. En effet,
les réactions de fusion se faisant à très hautes températures,
et sans matériau radioactif lourd, si un problème survient,
la température baisse très vite et l’hydrogène
redevient gazeux, s’échappant dans l’atmosphère où il
ne provoque aucun dégât, étant un gaz déjà présent
dans l’environnement. »
Citons
un autre extrait obtenu du même site pour mieux
soutenir notre argumentation :
« En
2005, selon les données du Groupe d’Experts
Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat (GIEC), les
442 réacteurs nucléaires en service dans 31 pays
produisaient environ 375 GW d'électricité, c'est-à-dire
16% de la production totale d'électricité. 76 réacteurs
supplémentaires sont actuellement prévus et 25 sont en
construction dans le monde. (…)
« Le défi de l'humanité pour ce siècle, est de
diminuer au maximum les émissions de CO2 induites en grande
partie par la production d'énergie. Ainsi, l'énergie nucléaire
pourrait être une solution, puisque réputée pour émettre
peu de CO2.
« Toutefois, dans le bilan des émissions d'une source
d'énergie, il faut bien prendre en compte l'ensemble du
processus de production, de l'extraction de la matière
première à la diffusion chez le consommateur. A ce titre,
le bilan suivant a été dressé par l'étude (en gCO2 par
KWh) :
gaz naturel : 386, charbon : 755, nucléaire : entre 10 et
130 suivant les sources.
« Ainsi, l'énergie nucléaire permet d'économiser
entre 2,2 à 2,6 gigatonnes de CO2 par an par rapport à une
production issue du charbon. »
J’insiste :
un gouvernement qui n’a pas une politique énergétique étalée
sur cinq décennies est un gouvernement qui choisit
d’adopter une attitude criminelle envers le pays. Et une
telle politique devrait comprendre la construction d’au
moins une centrale à fission nucléaire comme on le fait au
Brésil pour que ce pays survive aux chocs pétroliers qui
vont se multiplier dans les décennies qui viennent. Nous ne
pouvons, tout en espérant que la fusion nucléaire puisse
se matérialiser à Cadarache, contempler une production économique
accrue sans une source d’énergie qui nous mettrait à
l’abri de ces chocs, sinon les soulager de manière assez
drastique, comme le ferait le nucléaire.
Lorsque
l’ex-directeur du CEB, le regretté Roland Desmarais,
technicien émérite, m’avait accordé un jour un
entretien sur sa proposition d’une centrale nucléaire à
Maurice – qu’il avait couchée sur papier – il
m’avait déjà donné l’impression d’avoir vu loin, très
loin, déjà, dans les années 80. Il ne réussit alors
qu’à provoquer seulement des sourires béats, plutôt
moqueurs, dans divers milieux. Les centrales nucléaires
d’aujourd’hui sont d’une résistance extraordinaire
aux accidents du type Tchernobyl qui utilisait des
technologies maintenant jugées antédiluviennes.
Le
problème à Maurice, c’est que les gens, politiciens
compris, n’ont pas, de manière générale, une
connaissance suffisante de l’évolution draconienne et
positive de la sécurité des processus et de locaux
abritant les unités de production d’énergie nucléaire
de la fin du 20ème siècle et de cette première
décennie du 21ème siècle. Nous ne sommes pas
moins hostiles qu’ils croient l’être à la prolifération
de formes dangereuses de l’utilisation du nucléaire, mais
il faut quand même que notre élan de développement ne
s’arrête pas tout court, faute d’énergie, dans trois décennies,
sinon moins !
Enfin,
rappelons, même si cela est évident, que Maurice ne fait
pas partie du ‘club’ de nations en mesure de livrer une
guerre nucléaire, qu’elle est une démocratie et
qu’elle respectera scrupuleusement les traités
internationaux. Et que Maurice a le choix, soit de se placer
parmi ces nations nouvellement développées qui ont eu
droit au titre de « tigre » (Singapour, Malaisie,
etc.,) pour leur développement économique accéléré,
soit de se ranger parmi ceux qui n’auront pas l’énergie
nécessaire pour se développer lorsque le pétrole se fera
très rare et hors de prix pour ses modestes moyens dans les
25 à 30 ans qui viennent.
Souhaitons,
pour conclure, que la fusion nucléaire remplace vers le
milieu du siècle les produits pétroliers, avec, certes, un
peu de vent, de soleil, d’éthanol et autres énergies
renouvelables.
Sydney
Selvon
|