ONLINE ISSUE No: 344

Friday 21 November 2008

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Nucléaire… et nucléaire – l’enjeu pour Maurice

-- Sydney Selvon

L’éminent scientifique Joël de Rosnay a pris connaissance d’un article que j’ai écrit récemment dans le Mauritius Times et dont l’essentiel se résume à ceci : le projet d’île durable fondé sur la croyance que les énergies renouvelables (soleil, vent principalement) seront d’un apport suffisant pour le développement du pays durant les prochaines décennies ne tient pas la route.

Loin de s’offusquer de cette critique, un représentant de Joël de Rosnay est entré en contact avec nous – une attitude qu’il convient de saluer, surtout qu’elle contraste avec celle, typique à Maurice, consistant à réagir négativement à la critique. Savant de renommée mondiale, et faisant honneur au pays d’origine de sa famille, Joël de Rosnay sait qu’au 21ème siècle, aucun chef de gouvernement à travers le monde n’a le droit moral de S’ABSTENIR de planifier l’avenir énergétique d’un pays sur une durée d’au moins 50 ans (nous sommes déjà en retard de près d’une décennie), soit à peu près le temps que prendra le pétrole pour s’épuiser. Et l’homme de science doit savoir aussi que le vent et le soleil ne suffiront pas pour soutenir le développement national qui requiert une production économique croissante.

On a placé beaucoup d’espoir  au sein de la communauté scientifique internationale, sur le remplacement, d’ici cinq à sept décennies, du pétrole par la fusion nucléaire. Il s’agit d’un processus nucléaire que l’homme n’a pas encore maîtrisé, mais qu’il observe dans l’Univers, parmi les étoiles, contrairement à la fission nucléaire, laquelle a donné naissance à la bombe atomique et aux centrales actuelles d’énergie nucléaire.

Tout à fait différente, la fusion nucléaire fait l’objet d’une importante expérience internationale se déroulant à Cadarache, en France, dans les Bouches-du-Rhône.

Pour permettre à nos lecteurs de mieux comprendre ce que pourrait nous réserver l’avenir de la recherche d’une solution durable aux problèmes liés aux besoins énergétiques de la planète, citons ici une explication succincte faite récemment sur www.notreplanète.info intitulée ‘Le projet ITER de Cadarache doit-il faire peur ?’ :

« D’abord, commençons par quelques rappels très simples de physique nucléaire :
« La fission nucléaire, qui est utilisée dans toutes les centrales nucléaires actuelles, consiste à fractionner de gros atomes par le bombardement de neutrons. Ce phénomène dégage de la chaleur qui chauffe de l’eau jusqu’à l’état de vapeur, ce qui permet d’entraîner de grosses turbines qui produisent de l’électricité. Le gros inconvénient de cette méthode réside dans le fait que ces gros atomes (de l’uranium la plupart du temps) sont radioactifs, ainsi que les « déchets » que l’on obtient après fractionnement.
« La fusion nucléaire, qui est à la base du projet Iter (International Thermonuclear Experimental Reactor), consiste à faire fusionner des atomes très légers (de l’hydrogène et des dérivés d’hydrogène), ce qui devrait là aussi produire de la chaleur, faisant bouillir de l’eau qui entraînera des turbines, produisant de l’électricité.
« Dans le projet Iter, la technologie qui sera utilisée est relativement facile à comprendre :
« On porte à 10 millions de degrés les dérivés de l’hydrogène qui vont se transformer en plasma (perdant du même coup l’électron qui gravite autour) et permettant que ces atomes s’entrechoquent. En fusionnant, ils vont produire un atome d’hélium et de la chaleur.
« Tout l’enjeu de cette expérience est de réussir à produire suffisamment de réactions de fusion pour atteindre au moins les 10 millions de degrés nécessaires pour que la réaction puisse continuer. Si de l’énergie est produite en surplus, on pourra alors l’utiliser pour chauffer de l’eau et produire ainsi de l’électricité comme dans n’importe quelle centrale.
« Les avantages de la fusion sont multiples :
- l’hydrogène est quasi inépuisable
- les dérivés de l’hydrogène (deutérium et tritium), utilisés dans la fusion, sont faciles et peu onéreux à produire
- le résultat de la fusion (l’hélium) est un gaz inerte, non radioactif et avec des applications dans l’industrie, donc pas de problème de stockage des « déchets »
- le risque en cas d’accident est quasiment nul. En effet, les réactions de fusion se faisant à très hautes températures, et sans matériau radioactif lourd, si un problème survient, la température baisse très vite et l’hydrogène redevient gazeux, s’échappant dans l’atmosphère où il ne provoque aucun dégât, étant un gaz déjà présent dans l’environnement. »

Citons un autre extrait obtenu du même site pour mieux soutenir notre argumentation :

« En 2005, selon les données du Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat (GIEC), les 442 réacteurs nucléaires en service dans 31 pays produisaient environ 375 GW d'électricité, c'est-à-dire 16% de la production totale d'électricité. 76 réacteurs supplémentaires sont actuellement prévus et 25 sont en construction dans le monde. (…)
« Le défi de l'humanité pour ce siècle, est de diminuer au maximum les émissions de CO2 induites en grande partie par la production d'énergie. Ainsi, l'énergie nucléaire pourrait être une solution, puisque réputée pour émettre peu de CO2.
« Toutefois, dans le bilan des émissions d'une source d'énergie, il faut bien prendre en compte l'ensemble du processus de production, de l'extraction de la matière première à la diffusion chez le consommateur. A ce titre, le bilan suivant a été dressé par l'étude (en gCO2 par KWh) :
gaz naturel : 386, charbon : 755, nucléaire : entre 10 et 130 suivant les sources.
« Ainsi, l'énergie nucléaire permet d'économiser entre 2,2 à 2,6 gigatonnes de CO2 par an par rapport à une production issue du charbon. »

J’insiste : un gouvernement qui n’a pas une politique énergétique étalée sur cinq décennies est un gouvernement qui choisit d’adopter une attitude criminelle envers le pays. Et une telle politique devrait comprendre la construction d’au moins une centrale à fission nucléaire comme on le fait au Brésil pour que ce pays survive aux chocs pétroliers qui vont se multiplier dans les décennies qui viennent. Nous ne pouvons, tout en espérant que la fusion nucléaire puisse se matérialiser à Cadarache, contempler une production économique accrue sans une source d’énergie qui nous mettrait à l’abri de ces chocs, sinon les soulager de manière assez drastique, comme le ferait le nucléaire.

Lorsque l’ex-directeur du CEB, le regretté Roland Desmarais, technicien émérite, m’avait accordé un jour un entretien sur sa proposition d’une centrale nucléaire à Maurice – qu’il avait couchée sur papier – il m’avait déjà donné l’impression d’avoir vu loin, très loin, déjà, dans les années 80. Il ne réussit alors qu’à provoquer seulement des sourires béats, plutôt moqueurs, dans divers milieux. Les centrales nucléaires d’aujourd’hui sont d’une résistance extraordinaire aux accidents du type Tchernobyl qui utilisait des technologies maintenant jugées antédiluviennes.

Le problème à Maurice, c’est que les gens, politiciens compris, n’ont pas, de manière générale, une connaissance suffisante de l’évolution draconienne et positive de la sécurité des processus et de locaux abritant les unités de production d’énergie nucléaire de la fin du 20ème siècle et de cette première décennie du 21ème siècle. Nous ne sommes pas moins hostiles qu’ils croient l’être à la prolifération de formes dangereuses de l’utilisation du nucléaire, mais il faut quand même que notre élan de développement ne s’arrête pas tout court, faute d’énergie, dans trois décennies, sinon moins !

Enfin, rappelons, même si cela est évident, que Maurice ne fait pas partie du ‘club’ de nations en mesure de livrer une guerre nucléaire, qu’elle est une démocratie et qu’elle respectera scrupuleusement les traités internationaux. Et que Maurice a le choix, soit de se placer parmi ces nations nouvellement développées qui ont eu droit au titre de « tigre » (Singapour, Malaisie, etc.,) pour leur développement économique accéléré, soit de se ranger parmi ceux qui n’auront pas l’énergie nécessaire pour se développer lorsque le pétrole se fera très rare et hors de prix pour ses modestes moyens dans les 25 à 30 ans qui viennent.

Souhaitons, pour conclure, que la fusion nucléaire remplace vers le milieu du siècle les produits pétroliers, avec, certes, un peu de vent, de soleil, d’éthanol et autres énergies renouvelables.

Sydney Selvon

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