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Interview:
Mohamad Vayid

“On a
atteint aujourd’hui le seuil de l’intolérable…
…
avec les différents lobbys et groupes de pression qui
exercent une influence néfaste sur le pouvoir”
*
“Top de gens ont développé une
mentalité d’assistés. Ils attendent tout du gouvernement et
sont devenus les partisans du moindre effort”
Mohamad
Vayid fait un plaidoyer en faveur d’une grande communauté
mauricienne. Tant que les lobbies sectaires ont la note
maximale le pays ne construira jamais son image de nation
arc-en-ciel comme on carillonne partout. Quelles sont nos
priorités ? Quelles sont nos attentes ? Là sont
les questions fondamentales à se poser... par nos
politiciens, nos cadres, nos jeunes…
Mauritius
Times : Après les événements tragiques de la semaine
dernière dans le sillage des pluies torrentielles, toute
l’île Maurice semble être devenue « plus wise
after the event », et on persiste à clouer au pilori
et le ministre de l’Education et la météo. Quelle est
votre lecture des événements de la semaine dernière ?
Mohamad
Vayid : Il y a deux explications :
l’obsession de promouvoir des protégés politiques aux
postes importants et la centralisation outrancière du
pouvoir entre les mains de l’Exécutif, dans un monde où
le recrutement se fait d’après des normes objectives et
scientifiques, et où la délégation et la « flat
organisation » sont devenues les principes de base de
toute administration. La qualité des hommes qu’on a mis
aux commandes des institutions nationales signifie que nous
devons nous attendre à des dysfonctionnements autrement
plus dangereux et pénibles pour notre pays dans les jours
et les années à venir. Pour moi, ce n’est pas une
question technique, encore moins des règles qui sont observées
par la météo ou par n’importe quel autre service public,
c’est surtout la capacité de décision des hommes en
charge. L’exercice du pouvoir décisionnel demande un
apprentissage, une certaine expérience, et cela ne
s’acquiert pas
du jour au lendemain. Il y chez nous un très grand nombre
d’institutions qui sont mal gérées et continueront à
causer des problèmes qui coûteront fort cher au pays.
Aussi longtemps que nous n’avons pas une politique
transparente d’égalité de chances pour nommer des gens
compétents, honnêtes, aux postes les plus sensibles du
pays, nous continuerons à patauger dans l’erreur et
l’inefficience.
*
Donc, de votre point de vue, le problème se trouve ailleurs
et n’a rien à voir avec le ministre de l’Education ou
avec les services de la météo ?
--
C’est le système qu’il faut blâmer. Le pays est mal
servi par trop de gens qui se sont vus propulsés aux
premiers rangs de l’administration publique mais qui
n’ont pas l’étoffe nécessaire pour ces fonctions.
Remontant dans mes souvenirs de jeune fonctionnaire dans les
années 60, je me souviens qu’à côté des Burrenchobay,
Venkatasamy, Bunwaree, Banymandhub, il y avait des Richard,
Chasle, Arouff, Closel, Bérenger, Valet, McGregor – des
gens qui faisaient l’enrichissement de notre
administration publique. Au Collège Royal, il y avait
Koenig, D’Unienville, Perdreau, Espitalier Noël, Besson.
Au Parquet il y avait David, Bourdet, Venchand ; dans
le judiciaire Osman, Neerunjun, Lalouette, Rivalland,
d’Arifat, Espitalier Noël ; à la police il y avait
Ribet, de Fondaumière, Fulena. Où sont les authentiques
successeurs de ces gens? Qu’est-ce qui explique que nous
n’avons plus cette capacité de faire appel à des
intelligences qui, dans le temps, ont puissamment contribué
à l’avancement de notre pays? Aujourd’hui, l’appareil
de l’Etat est malheureusement soumis aux pressions, je ne
dirai pas d’une communauté, mais d’une caste qui ne
dispose pas suffisamment d’hommes compétents pour
justifier leurs nominations à tous les postes importants.
Dans
sa mue, notre République s’est appauvrie, à telle
enseigne qu’aujourd’hui elle craque de toutes parts et
nous continuerons à subir les conséquences des mauvaises décisions
des administrateurs incapables. Le pays, on ne le répètera
jamais assez, n’appartient pas à une seule communauté,
encore moins à une unique caste qui dispose du pouvoir
absolu de nommer et d’octroyer des privilèges comme elle
l’entend, dans le seul souci de plaire à ses membres. Le
pays appartient à tous les Mauriciens, aux pêcheurs, aux
laboureurs, comme aux petits commerçants et aux planteurs
de légumes, surtout aux femmes qui peinent chaque jour pour
nourrir leurs familles. Aucun Mauricien n’est supérieur
à un autre. Aucun des gouvernements qui se sont succédé
depuis l’Indépendance n’a manifesté la
volonté de l’Etat de s’attacher les services des
citoyens les plus compétents, sans égard pour leur
appartenance ethnique ou leur caste.
La désignation d’un Darga, d’un de l’Estrac ou
d’un Suzanne à de hautes fonctions décore la façade
multi-communale du gouvernement, mais ne trompe personne et
ne compense pas la perte d’un très grand nombre
d’intelligences et de talents découragés, qui émigrent
et vont enrichir d’autres pays aux dépens de Maurice.
Par
ailleurs, nous n’avons pas encore un mécanisme approprié
pour remettre en question certaines mauvaises décisions
gouvernementales. Le récent jugement de la Cour suprême
qui a désavoué la Public Service Commission nous indique
à quel point ces abus sont d’actualité. Les pratiques
actuelles sont rétrogrades, irresponsables et dangereuses.
*
Faut-il quand même admettre que les politiques sont souvent
prisonniers du système ?
--
Ils ont le choix d’être ou ne pas être prisonniers du
système; ils ont tendance à sous-estimer l’intelligence
et les aspirations des Mauriciens. Lorsque nos concitoyens
cherchent un médecin, un dentiste ou un répétiteur pour
leur enfant, ils ne choisissent pas nécessairement un médecin,
dentiste ou un professeur de leur propre ethnie ou caste –
ils frappent à la porte des meilleurs professionnels
capables de répondre à leur appel. Je ne vois donc pas
pourquoi on devrait nommer un ministre selon sa caste ou de
désigner des fonctionnaires en fonction de leur représentativité
communautaire. Ce qui est malheureux à Maurice, c’est que
tous les partis politiques se sont prêtés à ce jeu. On a
atteint aujourd’hui le seuil de l’intolérable avec les
différents lobbys et groupes de pression qui exercent une
influence néfaste sur le pouvoir, mais aussi sur les différentes
institutions du pays. Qui plus est, on prétend même que
l’intérêt du gouvernement pour la « Equal
Opportunity Act » vise à lui donner un droit de
regard sur les nominations dans le secteur privé, non pas
dans un souci d’équité et de justice, mais plutôt pour
pouvoir y placer ses favoris, c-à-d. étendre ses
tentacules sectaires dans l’entreprise privée. Et nous
discourons savamment sur la transparence, la méritocratie
et la bonne gouvernance !
*
Que proposez-vous pour qu’on puisse corriger ce que vous
venez de dire ?
--
Nous avons pris un mauvais départ en ce sens que les
politiciens sont en général des manipulateurs cyniques,
disposant d’une capacité extraordinaire pour berner et séduire
les chefs de partis, d’abord pour se faire accepter comme
candidats aux élections et ensuite pour assouvir leurs
ambitions personnelles ou familiales. A l’opposé, ceux
qui sont vraiment capables ne sont pas disposés à faire un
forcing pour
obtenir un ticket. C’est dommage, car la politique est réduite
à un jeu sordide qui n’attire pas les meilleurs cerveaux
du pays. La classe politique actuelle a souvent mal servi
l’intérêt national.
*
Je décèle une grande déception chez vous, une grande
amertume avec l’actuel gouvernement…
--
Je regrette que le gouvernement n’ait pas saisi toutes les
opportunités qui se sont présentées pour faire un bond
considérable en avant dans le progrès du pays. Nous
n’avons jamais été en face d’autant d’occasions, de
chances de développement et de bonds industriels. Nous
n’avons pas, hélas ! la capacité de gestion et les
hommes pour concrétiser nos aspirations.
On s’est attelé aux détails, aux trivialités
comme les alliances, le clientélisme, le copinage, les
tractations purement partisanes. Ce qui fait que le jeu
politique continue à occuper l’avant-scène, à tel point
que nous sommes en campagne électorale permanente. Je pense
qu’il est temps de rallier les forces de l’opposition en
faveur d’une politique de vérité, de transparence et
d’intérêt national afin de mieux préparer le pays à
faire face à des urgences dramatiques qui nous attendent au
tournant. Eu égard aux défis qui nous guettent par rapport
à la sécurité alimentaire et énergétique, au changement
climatique, à la flambée des prix, etc., ce n’est pas la
surenchère politique qui va nous tirer d’affaire. Le
leader de l’opposition est suffisamment conscient de la
situation réelle sur le plan international pour ne pas
embarrasser le gouvernement inutilement.
*
Vous versez là dans un optimisme exagéré, M. Vayid ?
--
Peut-être dans un idéalisme qui n’est pas de mise
aujourd’hui. J’aime à penser que les fibres
patriotiques de tous les Mauriciens sont encore vivaces et
pourraient les amener à s’entendre sur les grands enjeux
nationaux et les défis auxquels on fait face. En ce qui
concerne le chef de l’opposition, il est regrettable
qu’au lieu de résister aux courants malsains de
l’ethno-politique, il se place carrément dans la mouvance
de ce courant en se mettant en quête d’un Vaish qu’il
pourrait mettre dans son escarcelle politique afin de
s’offrir un paravent premier ministériel lors des
prochaines élections. Il est le nouveau Jason, à la
recherche de la Toison d’Or et comme Jason, il n’hésitera
pas, le moment venu, à le sacrifier. Tout cela est malsain,
décourageant et ne fait pas honneur à l’intelligence des
Mauriciens.
*
Mais à voir le nombre d’initiatives prises: tout un
programme de réforme économique, Equal Opportunities Bill,
Competition Bill, Commission Justice et Vérité, négociations
avec les sucriers, réforme électorale, on ne le réalise
pas suffisamment, faut-il admettre que l’actuel
gouvernement prend des initiatives et, qui plus est, a
sa stratégie dans tout cela ?
--
Il y a certes une orientation générale positive dans
l’action gouvernementale, et je pense que Navin Ramgoolam
a pris certaines initiatives pour faire avancer des dossiers
importants, mais il y a également eu trop de manquements
aux principes de base. Au-delà du fait que le public est très
sensible à des cas d’injustice, il y a aussi plusieurs
institutions dont les têtes ont été coupées et qui
souffrent toujours de manque de leadership comme
l’UTM, le Islamic Cultural Centre, le Road Development
Authority, la TEC. On a aussi en tête le cas d’un couple
qui est parti pour des bourses d’études en médecine en
Inde aux dépens des lauréats légitimes… il y a eu trop
de manquements et de bavures de ce genre, qui distraient de
l’action gouvernementale. Ce dernier a aussi péché au
niveau de la communication concernant
ses réalisations.
Par exemple, la visite du Premier ministre au Bihar,
couverte par la télévision pendant plusieurs jours, laisse
le plus grand nombre de Mauriciens complètement froids.
Voilà un exemple de ‘overexposure’ alors que ce périple
avait perdu depuis longtemps son intérêt événementiel.
Il ne manque pas de réalisations du gouvernement qui
auraient dû retenir l’attention, comme, par exemple, les
négociations sur l’Accord de Partenariat Economique, menées
par le ministre des Finances, la Chambre de Commerce et
d’Industrie et le ministère des Affaires étrangères,
qui ont abouti dans l’intérêt national. Mais il faut
aussi se rappeler que les grands thèmes économiques ne
touchent pas la population dans son vécu quotidien. Les
gens restent de marbre vis-à-vis des références régulières
de Rama Sithanen au « FDI » ou à la croissance
économique. Ces statistiques ne se traduisent pas encore
d’une manière positive dans la vie des Mauriciens, bien
qu’elles soient tout à l’honneur du ministère des
Finances.
Ceci
dit, j’estime que, valeur du jour, Ramgoolam reste le seul
leader national réunissant les qualités nécessaires pour
occuper le poste de Premier ministre. Il faut donc l’aider
dans toute la mesure du possible, en se disant qu’il est,
quelques fois, contraint par la structure dans laquelle il
évolue, par l’inaptitude de certains ministres et autres
collaborateurs, par le manque de discrétion de ceux qu’il
a placés à la tête des entreprises d’Etat et les
lobbies qu’il a tolérés. D’autre part, le public
attend un peu trop d’un Premier ministre. Or, il n’est
pas un surdoué ou un surhomme, et ses jours ne dépassent
pas aussi 24 heures…
*
Vous parliez auparavant des références économiques de M.
Sithanen. Il a déclaré cette semaine-ci que la croissance
est de retour, elle reste « robuste, soutenue et équilibrée »,
ce qui signifie que le pays ne se trouve plus dans une
situation d’urgence économique, comme il le disait au début.
Diriez-vous donc que le gouvernement a réussi sa réforme ?
--
Je pense qu’il est trop tôt pour affirmer cela et même
M. Sithanen ne serait pas, à mon avis, partisan d’une
telle affirmation catégorique. Lorsqu’il a parlé de
"early harvest ", il faisait allusion
probablement à une "récolte prématurée".
Aucun pays, aucune économie, aucune entreprise ne peut
prospérer dans un environnement où la pauvreté, sinon
l’hostilité, est patente. Le public est en colère en ce
moment, et la tension règne dans le pays. Cette tension se
traduit par l’agressivité ambiante, la violence caractérisée,
les meurtres, les attaques contre les touristes. Les
difficultés de joindre les deux bouts, de faire face au coût
de la vie, alors que des millions sont dépensées pour des
voyages, des voitures luxueuses, des privilèges des présidents
de corporations publiques, créent une situation instable.
Pour la gérer, il faut des initiatives courageuses, des
actions décisives, une volonté de fer, un leadership éclairé
et une politique basée sur une communication efficace. Ce
n’est pas facile, mais la paix sociale est à ce prix.
D’autre
part, il faut admettre que trop de gens ont développé une
mentalité d’assistés. Ils attendent tout du gouvernement et
sont devenus les partisans du moindre effort. A chaque fois
qu’il y a un problème, ces gens s’attendent à ce que
le gouvernement intervienne avec une manne. Il ne faut
certes pas sous-estimer la misère de très nombreuses
familles, et c’est là que le ciblage devrait intervenir.
Mais lorsque certains parlent d’articles électroménagers
qui auraient été abîmés pendant une pluie torrentielle
et qu’ils veulent que les autorités les compensent, nous
atteignons les limites de l’absurde.
*
Lorsque Vishnu Lutchmeenaraidoo affirme, qu’au-delà de la
crise sociale, la réforme Sithanen a engendré une crise
politique – d’où le problème Dulloo et d’autres défections
à venir, vous vous dites qu’il a effectivement raison et
qu’il y a crise à la fois sociale et politique dans le
pays ?
--
Je prends généralement les déclarations des politiciens
avec une pincée de sel surtout quand ils sont dans
l’opposition, car ils ont alors tendance à tout exagérer
par opportunisme politique. Je ne prends pas non plus pour
acquis les déclarations des membres du gouvernement à
l’effet que tout va bien dans notre pays. Comparée à
d’autres pays, Maurice a certes un parcours dont elle peut
être fière. Mais nous ne pouvons pas nier que la misère
s’étend, que le fossé entre les riches et les pauvres se
creuse davantage, que le coût de la vie est monté en flèche,
qu’il y a un manque de leadership dans les institutions
vitales. De là, à parler de crise sociale, est un peu
fort. Il y a sans doute une certaine frustration dans le
pays qui se manifeste de temps en temps par des actes qui
troublent l’ordre public. Mais beaucoup de Mauriciens ne
veulent pas travailler. C’est pourquoi j’affirme que
c’est totalement faux de parler de notre population comme
étant nos plus grandes ressources. Quand des employeurs
font des appels frénétiques dans la presse pour attirer
des ouvriers qui refusent de prendre ces postes pour des
raisons difficiles à comprendre, quand nous avons 36,000
travailleurs étrangers et un très grand nombre de
cadres expatriés qui opèrent à Maurice… alors que le
pays compte 50,000 chômeurs, quand nous avons une
population vieillissante qui fait que chaque employé aura
bientôt à soutenir au moins trois et éventuellement cinq
retraités, quand vous faites le constat du nombre de
Mauriciens qualifiés qui choisissent d’émigrer et que
ceux qui font des études à l’étranger ne rentrent pas
au pays, comment peut-on parler de nos ressources humaines
comme étant notre ‘most valuable asset’ ? Ces
gens-là se mettent le doigt dans l’œil.
Il
a fallu attendre Joël de Rosnay et Paul Verges pour nous
dire ce que nous devions savoir depuis longtemps : nos
ressources, c’est le soleil, c’est la mer, c’est
notre agriculture, c’est notre position stratégique dans
l’Océan indien. Lorsque nous avons créé le ‘Mauritius
Oceanography Institute’, j’avais déclaré que plusieurs
réponses à nos problèmes viendraient de la mer.
Aujourd’hui le Mauritius Research Council abat un travail
de pionnier dans l’exploration de nos ressources maritimes
à des fins industrielles. Nous avons un port franc qui
aurait dû être la plaque tournante de cette partie du
monde, le plus performant de l’Océan indien, mais les
nominations politiques et les bévues qui ont suivi ont tout
gâché. Résultat : nous avons été dépassés par
Madagascar. Nos ressources primaires ou stratégiques sont là,
mais nous ne savons pas les développer parce que nous
n’avons pas les professionnels, les talents nécessaires
ou la détermination politique. Compte tenu de la pagaille
qui sévit à la compagnie d’aviation nationale, j’ai écrit
qu’il fallait débaucher le no. 3 d’une compagnie
internationale pour le mettre à la tête d’Air Mauritius.
France Telecom roule les actionnaires de Mauritius Telecom
dans la farine – et pourtant nous avons des Mauriciens au
conseil d’administration de cette entreprise nationale.
Trop de gens poursuivent inlassablement et cyniquement
l’assouvissement de leurs intérêts personnels sans se
soucier de l’avenir du pays.
Une
chose sur laquelle butent les partis politiques et même
l’administration centrale et les grandes entreprise de
l’Etat, c’est un plan de succession, pour assurer la
continuité dans le progrès et préparer l’avenir.
Malheureusement, le management moderne n’a pas encore fait
son entrée dans la fonction publique. Il y a eu des
mouvements velléitaires, des tentatives de réforme mais
qui n’ont jamais abouti, ce qui fait que la gestion de la
fonction publique reste aléatoire, capricieuse,
accidentelle, souvent sujette aux caprices des princes qui
nous gouvernent. En tant que Consultant, mon travail
consiste à libérer les talents qui sont tenus en otage
dans les entreprises, et je peux vous dire que la fonction
publique regorge de talents prisonniers du système qui ne
demandent qu’à se libérer et s’épanouir. Mais ces
‘civil servants’ ont rarement l’occasion de se faire
valoir en l’absence de méritocratie, d’une politique de
transparence, de justice et d’équité dans les
nominations et les promotions. Pour réussir, il faut avoir
ce qu’on décrit comme une « cravache électrique »
c’est-à-dire être pistonné par un puissant lobby, pour
faire son chemin dans la course au sommet de la fonction
publique.
*
Comment peut-on s’attendre à voir un gouvernement
s’atteler à résoudre les vrais problèmes lorsque le
pays se retrouve en permanence en campagne électorale?
--
Un leader a le potentiel pour le faire, c’est Navin
Ramgoolam. Il lui faut la volonté politique pour
marginaliser les lobbys, déléguer le pouvoir de décision,
pratiquer une vraie méritocratie, s’entourer de
conseillers compétents et intègres et concentrer son
attention sur les dossiers brûlants de l’actualité
sociale et économique. Il peut rassembler les Mauriciens
afin qu’ils se poussent tous dans la même direction. Si
chaque groupe poursuit ses intérêts sans se soucier de
l’intérêt général, nous nous acheminerons vers le
chaos. C’est ce qui entrave le progrès du pays en ce
moment. Prenons une des institutions qui se portent le plus
mal : c’est la police. Le flou actuel est le résultat
d’un manque cruel de leadership. Je ne parle pas d’un
leadership de façade qui impressionne par l’arrogance ou
l’intimidation politique. Nous avons eu à la police des
chefs comme McCaffery, Desvaux, Ribet, Fondaumière, Fulena,
Rajarai, entre autres, des meneurs d’hommes qui se sont
distingués par leur leadership, leur sens du devoir, leur
loyauté. Aujourd’hui la situation est anarchique ;
on n’a qu’à voir le comportement des policiers :
ils ne font plus confiance. Et pourtant il y a des éléments
compétents, remarquables dans cette force policière, mais
qui n’ont pas eu la chance de briller, de sortir des rangs
en raison de l’absence de méritocratie. Voyez le nombre
de cas où des policiers ont été impliqués dans des actes
criminels. C’était impensable dans le passé. Savez-vous
qu’il y a eu parmi les recrus des malades mentaux, des
gens qui ne font pas le poids, littéralement, ni la hauteur
réglementaire, mais qui ont quand même été intégrés grâce
aux pressions politiques ?
*
Les priorités auxquelles le gouvernement devrait
s’atteler, ce n’est pas la réforme du système électoral
ou l’élimination des Best Losers, etc. ; alors
ces priorités se trouvent-elles ailleurs ?
--
Je crois qu’on est en train de se leurrer. La réforme électorale
est importante et il faudra s’y atteler éventuellement.
Je ne pense pas que ce soit
la priorité des priorités et qu’il faille en
faire un projet urgent, toutes affaires cessantes. C’est
un travail qui demande à être abattu dans la sérénité
avec calme et réflexion, qui exige une étude approfondie
des problèmes constitutionnels qui se posent et surtout la
nécessité de rassurer toutes les composantes de la
population qu’elles ne seront pas lésées par tout
nouveau système. Connaissant la façon d’opérer du pays,
je ne vois pas ce travail accompli avant les élections générales
de 2010, car celles-ci peuvent être avancées. Mais il y a
d’autres priorités, et l’une des plus pressantes,
c’est de rassurer la population concernant l’ordre et la
paix et d’agir de façon à ce que notre pays ne sombre
pas dans le désordre généralisé. Port Louis est devenu
un souk, ce n’est plus une cité. Quatre Bornes est
invivable après certaines heures. Il y a un projet de
lancer un casino à Curepipe, ce qui va convertir Curepipe
en un autre Quatre Bornes, et il y a un autre projet de
casino à la rue Madame à Port-Louis qui a déjà provoqué
l’indignation des habitants – sans résultat, paraît-il.
Voilà des incidents qui n’ont aucune influence sur l’économie
mauricienne, mais qui font le jeu de quelques intérêts
particuliers qui savent faire un lobbying efficace. Le
trafic de la drogue mine toujours notre société et nous
savons que les courses sont criblées de malversations en
tous genres. Si vous ajoutez à cela le jeu et le racolage
dans chaque coin de rue, vous réalisez que le pays fait
face à un cocktail explosif. Nous avons aussi un problème
de moralité publique. Nous n’avons plus cette échelle de
valeurs morales et spirituelles d’antan, malgré les
manifestations ostentatoires de toutes les religions à
Maurice. Le pays est devenu de plus en plus immoral et de
moins en moins spirituel – mais cette contradiction, pour
ne pas dire hypocrisie, flagrante échappe à nos
compatriotes.
*
Les consultations pré-budgétaires vont débuter
incessamment. Déjà des voix s’élèvent afin que le
ministre des Finances privilégie davantage la politique que
l’économie dans son prochain budget. Est-ce trop tôt ?
--
Le ministre des Finances doit revoir sa copie et rectifier
le tir. Il y a des mesures indispensables qu’il doit
prendre pour assainir la situation et améliorer le sort des
petites gens. Il doit avoir le courage de revoir le
transport gratuit, les subsides au secteur touristique, les
subventions aux religions, la gratuité de l’éducation
tertiaire, le paiement mensuel des pensions aux retraités
(en les ramenant à un paiement trimestriel), des
concessions au troisième age, qui devrait bénéficier de
prix forfaitaires aux cinémas, aux voyages à l’étranger
(il représente presque 15% de la population et constitue un
vote bank appréciable !). Le ministre est capable de
ce tour de force car l’économie se redresse.
*
Le gouvernement dispose de deux années pour revoir
certaines maladresses par rapport à la reforme économique.
Mais avec le PRB et un ministre des Finances plus proche des
réalités du pays, les travaillistes pourraient-ils
envisager l’avenir avec confiance ?
--
Tout dépend du leadership du Premier ministre. Comme je
l’ai dit plus haut, il possède les qualités nécessaires
pour rassembler le pays autour d’un plan national de
redressement économique et social. Il lui faut la volonté
politique et la détermination de marginaliser les parasites
et les lobbys sectaires pour s’attirer la confiance de
tous les Mauriciens sans distinction. Ce n’est pas une
mince affaire et cette entreprise demande un grand courage
moral. Le PM est capable de se mettre au diapason des
attentes de la population. Du moins on l’espère.
« Le
ministre des Finances doit revoir sa copie et rectifier le
tir. Il y a des mesures indispensables qu’il doit prendre
pour assainir la situation et améliorer le sort des petites
gens. Il doit avoir le courage de revoir le transport
gratuit, les subsides au secteur touristique, les
subventions aux religions, la gratuité de l’éducation
tertiaire, le paiement mensuel des pensions aux retraités
(en les ramenant à un paiement trimestriel), des
concessions au troisième age, qui devrait bénéficier de
prix forfaitaires aux cinémas, aux voyages à l’étranger… »
« Le
trafic de la drogue mine toujours notre société et nous
savons que les courses sont criblées de malversations en
tous genres. Si vous ajoutez à cela le jeu et le racolage
dans chaque coin de rue, vous réalisez que le pays fait
face à un cocktail explosif. Nous avons aussi un problème
de moralité publique. Nous n’avons plus cette échelle de
valeurs morales et spirituelles d’antan, malgré les
manifestations ostentatoires de toutes les religions à
Maurice. Le pays est devenu de plus en plus immoral et de
moins en moins spirituel… »
« Pour
moi, ce n’est pas une question technique, encore moins des
règles qui sont observées par la météo ou par
n’importe quel autre service public, c’est surtout la
capacité de décision des hommes en charge. L’exercice du
pouvoir décisionnel demande un apprentissage, une certaine
expérience, et cela ne s’acquiert
pas du jour au lendemain. Il y chez nous un très
grand nombre d’institutions qui sont mal gérées et
continueront à causer des problèmes qui coûteront fort
cher au pays. Aussi longtemps que nous n’avons pas une
politique transparente d’égalité de chances pour nommer
des gens compétents, honnêtes, aux postes les plus
sensibles du pays, nous continuerons à patauger dans
l’erreur et l’inefficience… »
« Un
leader a le potentiel pour le faire, c’est Navin Ramgoolam.
Il lui faut la volonté politique pour marginaliser les
lobbys, déléguer le pouvoir de décision, pratiquer une
vraie méritocratie, s’entourer de conseillers compétents
et intègres et concentrer son attention sur les dossiers brûlants
de l’actualité sociale et économique. Il peut rassembler
les Mauriciens afin qu’ils se poussent tous dans la même
direction. Si chaque groupe poursuit ses intérêts sans se
soucier de l’intérêt général, nous nous acheminerons
vers le chaos… »
« Trop
de gens ont développé une mentalité d’assistés. Ils
attendent tout du gouvernement et sont devenus les
partisans du moindre effort. A chaque fois qu’il y a un
problème, ces gens s’attendent à ce que le gouvernement
intervienne avec une manne. Il ne faut certes pas
sous-estimer la misère de très nombreuses familles, et
c’est là que le ciblage devrait intervenir. Mais lorsque
certains parlent d’articles électroménagers qui auraient
été abîmés pendant une pluie torrentielle et qu’ils
veulent que les autorités les compensent, nous atteignons
les limites de l’absurde… »
« Ramgoolam
reste le seul leader national réunissant les qualités nécessaires
pour occuper le poste de Premier ministre. Il faut donc
l’aider dans toute la mesure du possible, en se disant
qu’il est, quelques fois, contraint par la structure dans
laquelle il évolue, par l’inaptitude de certains
ministres et autres collaborateurs, par le manque de discrétion
de ceux qu’il a placés à la tête des entreprises
d’Etat et les lobbies qu’il a tolérés. D’autre part,
le public attend un peu trop d’un Premier ministre. Or, il
n’est pas un surdoué ou un surhomme, et ses jours ne dépassent
pas aussi 24 heures…»
« En
ce qui concerne le chef de l’opposition, il est
regrettable qu’au lieu de résister aux courants malsains
de l’ethno-politique, il se place carrément dans la
mouvance de ce courant en se mettant en quête d’un Vaish
qu’il pourrait mettre dans son escarcelle politique afin
de s’offrir un paravent premier ministériel lors des
prochaines élections. Il est le nouveau Jason, à la
recherche de la Toison d’Or et comme Jason, il n’hésitera
pas, le moment venu, à le sacrifier. Tout cela est malsain,
décourageant et ne fait pas honneur à l’intelligence des
Mauriciens… »
« La
fonction publique regorge de talents prisonniers du système
qui ne demandent qu’à se libérer et s’épanouir. Mais
ces ‘civil servants’ ont rarement l’occasion de se
faire valoir en l’absence de méritocratie, d’une
politique de transparence, de justice et d’équité dans
les nominations et les promotions. Pour réussir, il faut
avoir ce qu’on décrit comme une « cravache électrique »
c’est-à-dire être pistonné par un puissant lobby, pour
faire son chemin dans la course au sommet de la fonction
publique… »
« Dans
sa mue, notre République s’est appauvrie, à telle
enseigne qu’aujourd’hui elle craque de toutes parts et
nous continuerons à subir les conséquences des mauvaises décisions
des administrateurs incapables. Le pays, on ne le répètera
jamais assez, n’appartient pas à une seule communauté,
encore moins à une unique caste qui dispose du pouvoir
absolu de nommer et d’octroyer des privilèges comme elle
l’entend, dans le seul souci de plaire à ses membres. Le
pays appartient à tous les Mauriciens, aux pêcheurs, aux
laboureurs, comme aux petits commerçants et aux planteurs
de légumes… »
« Les
politiciens sont en général des manipulateurs cyniques,
disposant d’une capacité extraordinaire pour berner et séduire
les chefs de partis, d’abord pour se faire accepter comme
candidats aux élections et ensuite pour assouvir leurs
ambitions personnelles ou familiales. A l’opposé, ceux
qui sont vraiment capables ne sont pas disposés à faire un
forcing pour
obtenir un ticket. C’est dommage, car la politique est réduite
à un jeu sordide qui n’attire pas les meilleurs cerveaux
du pays. La classe politique actuelle a souvent mal servi
l’intérêt national… »
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